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Prparation du 1er Novembre 1954 par MOHAMED BOUDIAF

mercredi 30 décembre 2009, par Boudiaf Nacer

A la source du dclenchement de la glorieuse guerre (1954/1962) libratrice de l’Algrie. Le document rdig des mains de Feu Mohamed Boudiaf, rpond aux dsirs de tous les Algriens pris de vrit.

Document indit.

MOHAMED BOUDIAF

LA PREPARATION DU 1er NOVEMBRE 1954

Rpondant aux dsirs des militants du parti et certainement celui de tous les Algriens pris de vrit, la commmoration du 20e anniversaire du 1er novembre 1954 sera pour moi l’occasion de reprendre l’histoire de cette poque, des contacts, des discussions, des dmarches, de l’organisation, en un mot des circonstances relles dans lesquelles est ne l’insurrection algrienne.
Bon nombre de personnes trangres ces vnements ont crit et continuent de le faire en dformant par intrt ou par ignorance les faits attribuant des gens des rles qu’ils n’ont pas jous, idalisant certaines situations, et passant d’autres sous silence, refaisant l’histoire aprs coup. Le rsultat le plus clair de ces manipulations est d’entrainer une mconnaissance d’un pass pourtant rcent chez les millions de jeunes Algriens qui n’ont pas vcu cette priode et qui sont pourtant avides d’en savoir les moindres dtails.
Mon propos va donc s’attacher reconstituer le droulement des vnements de l’anne 1954 en m’efforant de rtablir la vrit historique et de relever les erreurs les plus frquemment commises. Je suis personnellement convaincu que cette histoire reste crire ; ce qui sera dit ci-aprs ne peut tre que le survol rapide d’un bouillonnement rvolutionnaire imptueux qui a su transformer une crise grave du mouvement national en un processus de lutte arme dont l’aboutissement fut la libration de l’Algrie d’une colonisation sculaire.
Pour bien comprendre les vnements de l’anne 1954, il est indispensable de faire un retour en arrire pour bien situer les raisons profondes de l’lan rvolutionnaire qui t la base de la prparation rapide et du succs du dclenchement de la guerre de libration nationale. Je ne crois pas qu’il suffit comme le font certains, de mettre en valeur le rle de quelques chefs historiques et de ramener l’histoire des individus pour saisir ce qui c’est pass. Les hommes du 1er novembre, s’ils eurent un mrite, ce fut prcisement celui d’tre parvenus exprimer et mettre en oeuvre ce qu’une grande masse d’Algriens pensaient et souhaitaient. Eux-mmes furent le produit de circonstances, de luttes politiques et il est dangereux de pratiquer le culte des hros (mme s’ils sont morts) car c’est l le meilleur moyen de nier le rle du peuple...
Il parat trs intressant de suivre pas pas l’volution du nationalisme algrien et, en particulier du parti qui en fut le plus reprsentatif, le P.P.A. Mais cela dpasserait largement le cadre de cet crit. Aussi, je me contenterai de dire quelques mots des vnements qui, mon sens, ont jou un rle dans la maturation du processus insurrectionnel.

MAI 1945 ET SES CONSEQUENCES

Je veux parler d’abord des vnements de mai 1945 qui, en ensanglantant le Constantinois ont fait la preuve irrfutable que le colonialisme ne pouvait tre combattu que par des moyens rvolutionnaire.
Pour les miltants de ma gnration, le 8 mai 1945 fut le point de dpart d’une prise de conscience et d’une rupture :
Prise de conscience de la ncessit de rechercher au-del de la simple revendication de l’indpendance la voie suivre et les moyens employer pour y parvenir. Il faut dire que, jusqu’ cette poque, le dbat dans le mouvement nationaliste se situait surtout autour du thme mme de l’indpendance, de sa possibilit, de l’affirmation de la personnalit algrienne contre la politique d’assimilation. Pour la stratgie suivre, rien n’tait dfini, si ce n’est la rfrence aux grands principes dmocratiques et humanitaires. Avec la charte de l’atlantique, qui reconnaissait le droit des peuples disposer d’eux mmes les dirigeants des mouvements finirent par penser que l’mancipation de l’Algrie pourrait tre obtenue par des moyens pacifiques. Cette conception idyllique vola en clats lorsque les vnements de mai 1945, avec leurs milliers de morts, ramenrent brutalement les Algriens la ralit.
Rupture avec les anciennes conceptions de la lutte et de l’organisation. Avant la deuxime guerre mondiale, l’organisation du P.P.A. Se limitait un mouvement de sympathisants acquis l’ide de l’indpendance. Les cadres citadins du mouvement qui avaient du mal sortir d’Alger n’taient pas parvenus en toffer la structure, malgr la grande rceptivit des masses aux mots d’ordre simples qu’ils diffusaient. Vers la fin de la guerre, le mouvement cr autour du Manifeste du Peuple Algrien , les A.M.L. ( Amis du Manifeste de la Libert ) avait en quelques mois recueilli des centaines de milliers d’adhsions.
Lanc par des notables issus de la petite bourgeoisie et de la bourgeoisie instruite ( Abbas et les lus des dlgations financires ). Le Manifeste avait gr ce un Additif de dernire heure, recueilli le soutien du P.P.A. Parce que sa base tait plus populaire, ce dernier joua un rle moteur dans le mouvement, tout en cherchant en durcir les positions. Et comme les activits de propagande des A.M.L. Rassemblaient beaucoup de monde, cela permettait aux militants du P.P.A. D’tablir de nombreux contacts. Aussi, au congrs des A.M.L de 1945 ( mars ) il apparut nettement que la tendance P.P.A. tait majoritaire et la revendication de l’indpendance s’y affirma avec force.
En fait, l’effervescence populaire tait son comble. Le mcontentement et le sentiment anticolonialiste puisaient leur force dans la situation effroyable que connaissait la grande majorit des Algriens abandonns la famine la maladie. Les autorits coloniales dcids reprendre la situation en main, cherchaient l’occasion de frapper un grand coup. Elles la trouvrent dans les dfils organiss l’occasion de la victoire auxquels les mouvements nationalistes participrent avec des drapeaux algriens pour monter leur volont d’accder l’indpendance. Il est faux de prtendre qu’ils voulaient organiser un soulvement. J’ai eu plus tard l’occasion d’en discuer avec le responsable du parti de Stif, Maza, il n’avait aucune directive et ne savait quoi rpondre aux militants qui vinrent lui en demander aprs le dbut des incidents dans la rgion. Ce sont des provocations policires qui ont mis le feu aux poudres. Le scnario fut le mme un peu partout. Ds que les drapeaux taient sortis, la police tirait sur le porteur. La foule ragissait. Mais c’est Stif que les ractions furent les plus violentes, car la manifestation tourna l’meute, de nombreux paysans se joignant au mouvement et se soulevant spontanment. Pendant plusieurs jours, des fermes furent attaques. Une centaine d’Europens furent tus entre le 8 et le 13 mai.
La rpression fut d’une violence inouie. Les lgionnaires et les tirailleurs sngalais se distingurent particulirement. Des mechtas entires furent rases, les douars bombards par l’aviation et la marine, tandis que les milices des colons se livraient des massacres atroces. Enfin, les arrestations se comptaient par milliers. Cette offensive du colonialisme a eu pour effet de clarifier les choses. Les A.M.L. Se disloqurent. Chaque mouvement constitutif prenant ses distances et suivant une volution autonome :
Abbas et ses amis fondrent l’U.D.M.A ( Union Dmocratique du Manifeste Algrien ) qui rassemblait des notables issus des professions librales, de la grosse bourgeoisie, des lus, etc. Tout en se prononant pour l’autonomie de l’Algrie, l’U.D.M.A se situait l’intrieur du systme colonial, plus proche des courants assimilationnistes d’avant guerre que des nationalistes proprement dits. Elle ne cherchait d’ailleurs pas organiser les masses, son objectif tait surtout la constitution d’une clientle lectorale.
Les Oulmas qui, bien qu’tant une organisation caractre religieux et culturel, ne pouvait s’empcher de jouer un rle politique. Leur attitude tait ambigu. Dfenseurs acharns se la personnalit musulmane en Algrie, ils taient beaucoup moins chauds lorsqu’il s’agissait de se prononcer sur l’indpendance totale. Selon eux celle-ci ne pouvait tre envisage dans l’immdiat tant que les grandes masses restaient plonges dans l’ignorance. Implants dans les mdersa et les mosques, ils exeraient une influence certaine sur la population, au moins dans les villes. Ils rservaient leurs coups surtout au P.P.A. , calquant leurs positions sur celles de leurs amis U.D.M.A.
Le P.P.A. tait dsormais le mouvement sur lequel reposaient les espoirs de l’Algrie. La rpression de 1945 avait amen une puration du mouvement. Pas mal d’anciens responsables rejoignirent l’U.D.M.A. Ou cessrent toute activit. Paralllement , l’arrive au sein du parti de nombreux jeunes gens qui revenaient de la guerre, pour la plupart originaires des villes et villages de l’intrieur, bouscula le cadre traditionnel d’origine citadine et algroise et fit apparatre des tendances plus dures qui pensaient mettre en place une organisation plus solide, mieux charpente et dote d’une stratgie rvolutionnaire.

LA CREATION DU M.T.L.D.

Et c’est prcisment ce moment en 1946 que Messali son retour d’exil, se pronona pour la participation du P.P.A. Aux lections. Influenc sans doute par les dlgus arabes l’O.N.U. Qu’il avait rencontrs Paris, il dveloppa l’ide que le parti, pour largir son audience, devait entrer dans une phase de lgalit, s’ouvrir sur les intellectuels rechercher le soutien des milieux franais libraux. Inutile de prciser que beaucoup de militants taient hostiles cette nouvelle orientation, mais ils ne purent la combattre car le parti tait b ti autour du personnage de Messali et personne ne pouvait s’opposer sa volont. Or, Messali frapp par le succs de l’U.D.M.A. Aux lections du 2 juin 1946, tenait absolument ce que le P.P.A. Participe aux lections lgislatives. Il prit cependant soin de prsenter cette participation comme un simple moyen de toucher les masses et qui n’impliquait pas l’abandon de la ligne rvolutionnaire du parti, thme qu’il dveloppa largement au cours de la campagne lectorale, allant jusqu’ affirmer que les lus du parti n’iraient pas au Palais Bourbon. Ce qui ne fut qu’une promesse sans lendemain puisque les cinq lus sigrent jusqu’en 1951, terme de la lgislature.
Le passage cette politique lectoraliste eut des consquences dterminantes sur les positions du parti. Les militants durent changer leur mentalit et leurs mthodes de travail. Ils furent obligs de sortir de la clandestinit pour mener des actions lgales, tenir des meetings, combattre les candidats des autres partis et mme se prsenter comme candidats. Cela ne manqua pas de troubler bon nombre d’entre eux partisans d’une ligne dure, qui exigrent de la direction la tenue d’un congrs.
Celui-ci se tint clandestinement dbut 1947 en prsence de Messali. Au terme de trois jours de discussions violentes, il entrina la voie lectoraliste applique par le parti, crant cet effet une organisation lgale : le M.T.L.D. ( Mouvement pour le Triomphe des Liberts Dmocratiques ). En contrepartie, il dcida de mettre en place une Organisation Spciale ( l’OS ) de caractre para-militaire dont l’objectif tait de prparer terme l’action arme. Bien que rsultant d’un compromis et rpondant au souci de la direction de ne pas se couper de l’aile dure du mouvement, la cration de l’O.S n’en demeure pas moins un vnement capital. De plus elle constituait aux yeux des militants une garantie contre les dviations qui pourraient attendre le parti.
A partir de l, Messali et la direction du parti ayant les coudes franches, poursuivirent leur politique lectoraliste avec un succs ingal. Echec relatif aux lections lgislatives de 1946 compens, il est vrai, par un succs aux lections municipales d’octobre 1947 pour lesquelles le parti obtint 80% des voix. Ce succs amena l’autorit coloniale svir et truquer les lections. Aussi, en 1948, lors du vote pour l’assemble algrienne, la rpression s’abattit sur l’organisation lgale. Les candidats taient arrts, les militants pourchasss, tandis que des dputs, rgulirement lus, taient recherchs par la police. Cette raction montra clairement tous les limites de l’action lgale et dissipa les illusions que pouvaient encore entretenir certains militants sur les possibilits de lutte l’intrieur du systme colonial. Persister dans cette voie relavait dsormais, non plus de l’erreur politique mais de la trahison dlibre. La suite des vnements n’allait pas tarder nous le dmontrer.

... ET DE L’O.S.

Mais revenons l’O.S. Dont l’installation fut ralis durant cette priode 1947-1948. Ses militants furent choisis au sein de l’organisation politique clandestine du P.P.A. Sur la base de critres tels que : conviction, courage physique, discrtion, clandestinit etc. En principe ces choix devaient faire de l’O.S. Une organisation rigoureusement slective compltement autonome du reste du parti et dont le but aurait t de former des cadres en vue du dclenchement du processus rvolutionnaire. En fait, il faut reconnatre que les nombreux marchandages qui prsidrent au dgagement des lments de l’O.S. Pesrent lourdement sur une naissance difficile. En effet, les responsables de l’organisation politique taient rticents l’ide de se sparer de leurs meilleurs militants.
Six mois aprs, la mise en place tait quand mme chose faite et, au printemps 1948, l’O.S. Commena voler de ses propres ailes. La direction tait confie a un tat-major national constitu d’un coordinateur, Mohamed Belouizdad, d’un responsable militaire Belhadj Djilali, d’un responsable politique Hocine At Ahmed et de responsables dpartementaux : Oranie, Ahmed Ben Bella ; Algrois, Maroc Mohamed ; Alger-ville et Mitidja, Reguimi Djilali, Kabylie, At Ahmed et Contantinois, Mohamed Boudiaf. Mohamed Belouizdad assurait la liaison avec le bureau politique du P.P.A. Dont il tait membre.
Sur le plan territorial l’Algrie fut dcoupe en cinq dpartements : l’Oranie, Algrois, non compris Alger-ville et la Mitidja qui formaient un dpartement la Kabylie et le Contantinois. Chaque dpartement ou unit militaire tait lui-mme divis en zones qui se composaient de rgions qui leur tour, englobaient des localits.
Sur le plan organisationnel, la structure de base tait le demi-groupe constitu de deux militants et d’un chef de demi-groupe. Ensuite, deux demi-groupes formaient un groupe ; soit 3 + 3 + 1 chef de groupe = 7 militants. Au-dessus du groupe, on trouvait la section, compose de deux groupes et coiffe par un chef de section, soit en tout 15 personnes.
La section tait le niveau le plus lev de la structure organique : au dessus il y avait la localit. Si par hasard, une localit possdait des effectifs suprieurs a 15 militants. Il fallait crer une autre section. Ces structures taient rigoureusement cloisonnes entre elles : chaque demi-groupe menant une activit spare et n’ayant aucune liaison avec les autres demi-groupes.
L’O.S. Constituait une organisation ferme aux effectifs bloqus et dont le volume oscilla et entre 1 000 et 1 500 militants, avec une stabilisation autour du millier a la fin de la priode d’installation.
Examinons maintenant la formation qui tait dispense aux militants. Il y avait ce qu’on appelait l’ducation militante et qui tait beaucoup plus morale que politique. Elle comprenait des cours sur les qualits du militant rvolutionnaire, ses droits, ses devoirs, son rle, l’esprit de sacrifice, l’initiative, l’anonymat de l’effort, le comportement militant face a la police etc. A ct de cela, les militants recevaient une formation militaire base sur deux brochures d’une douzaine de leons chacune et dont l’enseignement allait depuis la leon de tir, les missions individuelles, jusqu’ l’organisation d’une zone de gurilla. Ces cours thoriques taient enrichis par l’usage et le maniement d’armes individuelles, par des manoeuvres sur le terrain, des exercices d’alerte et quelques rudiments sur les explosifs et la fabrication de bombes
En conclusion, un militant de l’O.S., cette formation acquise, devait tre capable d’organiser et de diriger une action de gurilla.
Dgags des t ches d’agitation, de propagande, de recrutement, de collecte de fonds, etc, les militants de l’O.S., dans leur ensemble, aprs un an et demi de travail continu, avaient atteint un niveau de formation lev comparativement celle qui taient rest dans l’organisation politique.
A la fin de 1949, l’O.S. Avait termin son instruction et dj un peu partout, une certaine impatience se manifestait. La base voulait passer une autre tape. La direction du parti fut informe de ces difficults et des dangers qu’une telle incertitude sur les t ches futures de l’O.S. Faisait courir la scurit mme de l’organisation dont le secret avait pourtant jusque l , t relativement bien gard. Mais, comme toujours, les rponses du sommet demeuraient vasives et aucune solution ne venait. Le malaise se gnralisa ; le cloisonnement devenait de plus en plus difficile prserver et la mobilisation des militants ne pouvait plus tre maintenue si aucune t che, aucune activit n’taient fixes.
L’invitable arriva. En mars 1950 une rpression froce s’abattit sur l’O.S., dmantelant ses structures, amenant l’arrestation de centaines de militants et contraignant l’inactivit tous ceux qui avaient chapp l’emprisonnement. Un incident mineur dans la rgion de Tbssa fut a l’origine de la vague d’arrestation. Voici les faits tels qu’ils me furent rapports par Ben M’hidi ( qui m’avait succd la tte du dpartement de Constantine ). Un cadre de la rgion nomm Rehiem souponn de fournir des renseignements la police fut exclu du parti. Ben M’hidi fut charg de l’enqute. Un commando fut dpche sur place. Cdant l’nervement, le chauffeur du commando se laissa aller a des menaces. Cette maladresse fut fatale, Rehiem s’enfuit et dnona les membres du commando la police qui les arrta. Ce fut l le point de dpart de la vague rpressive qui dferla sur toute l’organisation de l’O.S.
Avec du recul, on peut se demander comment l’O.S. N’a pu mieux rsister l’offensive colonial, mme si les mthodes employes par la police furent violentes, tortures systmatique,etc. Au dbut, le cloisonnement tait respect : le contrle de responsables se faisaient avec des cagoules afin de prserver leur anonymat ; les groupes n’avaient pas de liaison entre eux. Mais le meilleur des cloisonnements ne perdurer qu’un temps. Il est certain que la police coloniale avait recueilli un certain nombre d’informations. Et plus le temps passait, plus elle parvenait faire des recoupements. En septembre 1949, je venais d’tre mut au dpartement d’Alger, je me souviens que cette question me proccupait normment : nous recrutions des gens, nous leur donnions des armes et une formation militaire. Ces gens-l pouvaient tre arrts, torturs et parler : quelle devait tre notre raction en tant que responsable ? Je posai la question au comit d’organisation. En cas de rpression policire, que doit-on faire ? Est-ce que le parti prvoit quelque chose dans ce cas-l ? Je n’ai jamais eu de rponse.
Lorsque les arrestations commencrent Tbessa, les responsables vinrent alerter le parti et demandrent des directives. On leur rpondit Brlez les papiers, mettez le matriel l’abri et attendez Mais la passivit de la direction du parti ne s’arrta pas l. Cette dernire, petite bourgeoisie bureaucratique, opta alors pour une voie capitularde tout en vitant de se dsolidariser de faon voyante des militants arrts. Ce fut l la fameuse thse du complot labore par le comit central qui consistait reconnatre que les militants arrts appartenaient bien au parti, tout en niant l’existence d’une organisation spciale disposant d’armes et d’accuser la police d’avoir mont un complot de toutes pices.
Si cette position ne visait qu’a maquiller la vrit en essayant de sauver le plus de militants possible de condamnations lourdes, la chose aurait t plus ou moins admissible. Malheureusement, ce n’tait pas le cas. Pour la direction du parti prise de panique, il s’agissait avant tout de dgager sa responsabilit afin de ne pas tre implique dans cette affaire. C’tait tout simplement l’expression d’un tat d’esprit et un choix dlibr de la direction, Messali compris.
Pour ceux de l’O.S. Qui chapprent la rpression ( au niveau de l’etat-major, avaient t arrts : Ben Bella, Reguimi, Youssefi et Bel Hadj ; trois responsables dpartementaux ; Ben Sad pour l’Oranie, Boudiaf pour l’Algrois et Ben M’hidi pour le Constantinois avaient chapp aux recherches, de mme qu’un certain nombre de responsables rgionnaux et locaux dont Ben Boulad qui prit le maquit quelque temps, Bitat, Didouche Mourad, Ben Tobbal, etc.) le l chage et la dfection de la direction ne faisaient plus de doute. Cependant, nous voulions encore esprer et, lorsque le parti nous demanda de lui faire un rapport sur la situation, nous lui propos mes :
1) De reconstituer l’O.S. Avec une nouvelle conception ;
2) De rviser la ligne politique du parti dans le sens de la prparation d’une action
arme et de s’appuyer davantage cet effet sur les rgions montagneuses : Aures, Kabylie, Ouarsenis, en vue d’y implanter des maquis ;
3) De former des cadres militaires. Nous prconisons en particulier l’envoi d’lments recherchs l’tranger, pour y recevoir une formation militaire plus pousse.

La direction dissout l’O.S.

Il n’y eut aucune rponse. Aprs avoir train un an, certainement pour mousser les ractions possibles de la base, le parti dcida de dissoudre purement et simplement l’O.S. Et de rintgrer ses membres dans l’organisation politique. A ce moment, il apparut clairement que les dirigeants du parti ne voulaient plus entendre parler d’action arme encore moins de reconstitution d’une organisation qui avait failli mettre fin leur quitude et leur train-train.
En somme, le divorce tait total entre la direction du parti et les rescaps de l’O.S. La question qui se posait nous ( principalement Ben Boulad, Ben M’hidi, Didouche et moi-mme ) tait : que faire ? Nous dcid mes d’attendre en mettant de ct les armes, le service d’identit et les boites aux lettres ( a ce sujet, il est totalement faux de prtendre que Ben Bella fut au courant de quoi que se soit en ce qui concerne les armes, comme l’affirme Courrire dans un de ses nombreux crits sur la guerre d’Algrie ). Une autre dcision fut prise, celle de ne pas rintgrer dans l’organisation politique certains lments srs, tels que les gardiens de dpts, les agents de liaison ainsi que l’organisation de l’O.S. Des Aurs qui n’avait pas t touche par la rpression.
Le reste des effectifs rejoignit non sans difficults les cellules politiques. Certains cadres ( Boussouf, Benabdelmalek, Mechati, Bitat, Habachi, Guerras ? Ben M’hidi, Didouche... ) furent reverss dans l’organisation politique comme permanents. Prenant prtexte du fait qu’ils taient recherchs, la direction les avait carts de toute responsabilit leve. Ils furent placs en gnral au niveau des Darates. Ils eurent souvent du mal s’adapter, dcouvrant dans leurs rgions d’autres mthodes de travail, une discipline rel che, un tat d’esprit diffrent de celui qu’ils avaient connu dans l’O.S. Certains russirent pourtant amliorer la situation et obtenir une certaine influence auprs des militants avec qui ils taient en rapport. Prs du tiers de l’organisation d’Algrie fut ainsi contrl par des lmeents venant de l’O.S. Mais le problme restait entier. Le parti avait, par la dissolution de l’O.S., clairement manifest son refus de passer une phase d’action directe. Quand aux militants de base, tromps par une propagande dmagogique, ils taent convaincus que le parti tai toujours rvolutionnaire et il tait difficile de les dtromper sans remettre en cause le parti lui-mme.
Durant toute cette priode de 1951 1954, l’clatement et l’approfondissement de la crise au sein du P.P.A. Allaient permettre toute une frange du parti, qui considrait le sommet avec mfiance, d’entreprendre un travail politique qui, en fin de compte, a touch pas mal de militants. Bien sr, ce travail n’tait pas d’une grande ampleur, il ne sortait pas du cadre de la discipline du parti ; mais il traduisait un sentiment profond : la conviction que la direction s’tait carte de la voie de l’indpendance.
Il ne s’agissait pas d’une tendance organise, mais de contacts plus ou moins rguliers entre des lments qui n’avaient pas perdu de vue la ncessit de passer l’action et qui cherchaient s’empcher que le point de vue rformiste de la direction n’envahisse la base. Il s’agissait surtout d’une communaut de vues. Cette solidarit des anciens de l’O.S. Fut renforce par la mfiance et les brimades systmatiques dont ils taient l’objet de la part de la hiarchie du parti, qui les soumettait une surveillance quasi policire.
Mon cas personnel posa pas mal de problmes au Comit Central. J’tais Alger en contact avec un certain nombre de responsables. Ils ne savaient quel travail me donner. Me confier une Dara alors que j’tais responsable du dpartement revenait me rtrograder sans motif. Me mettre la tte d’une wilaya, cela signifiait que je pourrais assister aux runions l’chelon national et tre au courant de pas mal de choses, ce quoi ils ne semblait pas tenir. Aussi me laissrent-ils sans affectation pendant plus d’un an avant de me confier un travail de bureau : il s’agissait de reprendre les rapports financiers qui parvenaient l’organisation. J’eus quelque temps aprs, la possibilit d’accder aux rapports organiques . A cette poque, chaque responsable de dpartement ramenait de volumineux rapports. Sid Ali, le responsable national, n’avait pas le temps de les lire. Je lui proposai de lui faire des rsums. C’est ainsi que j’ai pu suivre chaque mois l’volution des effectifs, l’application des directives, l’tat d’esprit de la population, l’tat de l’organisation, les informations pour toute l’Algrie. Ce travail ne me prenait pas plus de huit dix jours par mois. Il me laissait tout loisir de rencontrer les camarades de passage Alger, car ma position me permettait de les toucher facilement.
Ces rencontres consistaient essentiellement en changes d’informations. Avec les lments srs, on tudiait la manire d’accentuer dans un sens plus rvolutionnaire les directives. C’est ainsi que Benabdelmalek organisa dans la rgion de soum a des meetings dans tous les marchs de la rgion, provoquant une forte agitation qui mit le parti dans l’embarras. Il avait interprt sa faon, une directive de routine conernat les prise de parole.
C’est la suite d’un autre dpassement de directives que Messali, en tourne de propagande dans la rgion d’Orlansville ( El-Asnam ) fut arrt et intern en France. De grandes manifestations populaires avaient t organiss en effet par le comit rgional dont le responsable, Guerras, un ancien de l’O.S. Avait dpass les intentions du Comit Central qui souhaitait un accueil plus discret.
Cela dit, il faut reconnatre honntement que notre petit groupe de rescaps de l’O.S. En dpit de son dsir d’entreprendre une action consquente, mettant le parti devant le fait accompli, ne pouvait faire ce qu’il voulait cause de la suspicion dont il tait l’objet et de la grande difficult qu’il avait de se mouvoir librement. De plus, nous ne pouvions nous passs du concours du parti pour nos moyens d’existence, nos hbergements, etc, car nous tions toujours activement recherchs par la police.
Dans ces conditions, notre travail restait limit, les tentatives pour largir notre groupe se heurtaient au rseau d’information de la direction. Je citerai une anecdote ce sujet : Didouche qui tait dans l’Est algrien avait essay de sonder le permanent de Souk Ahras, Safi Boudissa. Celui-ci se pointe un jour Alger, prend contact avec Dekhli, responsable l’organisation, et demande pourquoi : C’est une affaire prive et grave. Mis en prsence de Lahouel, Boudissa lui dit : C’est trs grave, il y a des lments qui intrigent pour te renverser. Qui ? demande Lahouel Je ne sais pas, mais il y a Didouche C’est Lahouel lui-mme qui rapporta cette conversation Dekhli en lui demandant de me sonder pour voir ce qu’il en tait. Un mois plus tard, Didouche tait mut Boghari sans la moindre explication. Mme aventure pour Boussouf qui, aprs un mois de suspension, fut mut d’Oran Skikda.
Au printemps 1952, un membre du Comit central, Abdelhamid Mehri, qui tait oppos la politique de la direction et que je voyais souvent vint m’informer que deux officiers originaires du Rif ayant fait leurs tudes militaires Baghdad cherchaient des Algriens dcids lancer des actions. Ces deux officiers avaient t envoys par l’Emir Abdelkrim qui les avaient chargs de contacter les divers mouvements maghrbiens. Ils avaient rencontr deux membres de la direction du parti, Mezrena et Lahouel, en prsence de Mehri qui, en tant qu’arabisant, servait d’interprte. La rponse du parti fut qu’il n’avait rien faire. Abdelkrim qui s’attendait cette raction avait conseill ses missaires de contacter d’autres lments du parti, mme en dehors de la direction. Mehri, au courant de leurs intentions, leur proposa de nos rencontrer. Nous emes une premire discussion avec eux. Ils nous expliqurent que leur objectif tait de lancer l’chelle maghrbine en contactant des Tunisiens des Algriens, des Marocains. Pour ce qui concerne l’Algrie, ils pensaient qu’une action provoquerait une mise hors circuit de la direction et favoriserait la libration de la base.
Didouche tait ce moment l Berrouaguia et je lui demanai de me rejoindre pour approfondir la question, car la perspective d’une action qui ne serait pas isole et qui dborderait le cadre algrien nous semblait intressante. Nous ne voyions pas trs bien la suite, car l’appareil du parti tait trs puissant. Il tait impossible de toucher la base enferme dans ce carcan et soumise une hirarchie solide. Pourtant, nous pensions qu’une action de ce genre pouvait faire sauter quelques crans. Nos interlocuteurs nous quittrent en nous laissant des coordonnes Tunis et en nous disant qu’ils allaient prendre des contacts au Maroc.
Aprs cela, nous commen mes nous organiser. Nous touch mes Ben M’hidi qui regroupa quelques lments, puis Mostefa Ben Boulad. Et nous constitu mes un comit ( avec Mehri, Ben Boulad, Didouche et moi-mme ) charg d’organiser les lments valables. Ben Boulad devait fabriquer quelques bombes en attendant la rponse de nos officiers. En fait, il n’y eut jamais de rponse. Le dpt de bombes constitu par Ben Boulad sauta un an aprs, la grande stupfaction du parti qui n’en avait jamais entendu parler. Fort heureusement, l’affaire fut circonscrite car le propritaire du local ou avait eu lieu l’explosion, ami de Ben Boulad, tint bon face la police, soutenant qu’il ignorait que le tas de ferrailles entrepos dans son magasin renfermait des produits explosifs.
Entre temps, ma situation Alger devenait de plus en plus difficile, le local du parti tait soumis une surveillance constante de la part de la police qui organisait de temps autre une descente. Il m’tait devenu impossible d’y travailler. Je demandai avec insistance une autre affectation. On me proposa la France. Je me runis avec les autres membres de notre peti groupe pour le demander conseil. Il fut dcid que je partirai et qu’en cas de besoin, je reviendrais.
C’est ainsi que je me suis retrouv en France en tant que responsable de l’organisation de la fdration du M.T.L.D. Quelques temps aprs mon dpart, Didouche signal une fois de plus, me rejoignit la suite d’une mutation suivi de Guerras, puis de Habachi Abdeslam. Notre groupe en Algrie se rtrcissait, d’autant plus que Ben M’hidi et Bitat avaient t suspendus pour des raisons de scurit la suite d’un contrle de police An Temouchent. Il ne restait plus que Boussouf, Abdelmalek, Mechati, etc. La tactique de la direction tait de muter en France les lments qui posaient des problmes en esprant bien qu’une fois l, ils se dsintresserait et se laisseraient corrompre. Du ct de l’O.S., les choses en taient l.
Du ct du parti dans son ensemble, il se partageait en trois :
Les organismes de direction, bureaucratiss, diviss, plongs dans la routine et le conformisme, coups de la masse militante, donnaient l’impression d’tre de plus en plus dpasss. Le P.P.A. Avait une structure trs hirarchise : entre la base et le sommet existait un corps de permanents qui serait d’intermdiaire. La direction disposait d’une grande autonomie. Elle n’tait soumise aucun contrle. En 1950, la suite de la rpression contre l’O.S., le Comit Central s’tait vid d’une partie de ses membres : Mostefa, Cherchali, Amrani, qui ne voulaient pas entendre parler d’armes. Mostefa pour sa part, avait propos de revoir compltement l’organisation du parti et de travailler en vue du rapprochement avec les autres partis afin de raliser l’union nationale. Ces lments avaient t remplacs sans que personne n’en sache rien. Quant Messali, encens par ses proches, il s’loignait de plus en plus de la ralit, finissant par donner plus ’importance sa personne qu’a la cause qu’il prtendait servir. Tant que les membres du parti confondaient les deux, cela fut le point de dpart du violent diffrend qui l’opposa au Comit Central. Ces conflits et ces luttes divisaient donc un sommet embourgeois et de plus en plus proccup par ses problmes internes. Une petite anecdote pour illustrer l’tat d’esprit qui rgnait au niveau des responsables. Quatre dtenus de l’O.S. : Zirout, Benaouda, Slimane de Oued Zenati et Abdelbati de Annaba avaient russi s’vader de la prison de Annaba. Un journal du soir annonait cette nouvelle. Le lendemain au bureau du parti je demandai des informations sur la faon dont cela s’tait pass. Personne n’ensavait rien. Je demandai alors Sid Ali si des dispositions avaient t prises dans les rgions ou l’organisation existait pour venir en aide aux fugitifs. Il me rpondit : Comment ? Ils s’vadent comme cela en laissant la dtention. Ils taient des responsables. Ils ne peuvent pas s’vader comme cela. Il leur fallait rester avec les dtenus pour les organiser, pour les maintenir, dans un tat de discipline. A la base et dans le peuple tout lemonde tait convaincu que c’tait le parti qui avait organis l’vasion !
Les lus du M.T.L.D., notamment les conseillers municipaux collaboraient avec les lus europens, particulirement Alger, Constantine et Oran et participaient plus ou moins efficacement la gestion de leurs communes respectives, trs contents de leurs rles qui n’tait pas sans leur fournir certains avantages matriels.
Les militants la base, cloisonns, soumis la frule de cadres fonctionnariss manifestaient un mcontentement grandissant et mme une certaine lassitude.
Le rsultat en tait l’immobilisme voire la rpression.
Quant aux autres formations politiques : Oulamas, U.D.M.A., P.C.A.,elles taient, elles aussi, dans le creux de la vague. C’est ce moment prcis qu’elles constiturent avec le P.P.A. M.T.L.D. Le Front Algrien pour la Dfense et le Respect de la Libert. ( 1951 ).
N’y a t-il pas l une indication d’un dnominateur commun tous ces mouvements qui cherchaient par un regroupement compenser la dsaffection des masses leur gard : la situation des annes 1952-1953 est prcisment marque par cette crise de confiance profonde des masses populaires vis--vis des partis politiques. Cela peut s’expliquer par le fait qu’aucun d’entre eux ne proposait une voie claire pour librer le pays de l’exploitation coloniale. Les masses taient conscientes de leur situation, mais elles se trouvaient chez aucun parti la rponse leurs questions.
La crise de confiance s’amplifia lorsque les premires actions directes commencrent en Tunisie et au Maroc. Ces vnements eurent l’effet d’un coup de fouet sur les masses dont les critiques devenaient de plus en plus acerbes. Cette flambe se communiquait la base du parti dont les militants pouvaient difficilement ignorer l’tat d’esprit qui rgnait au sein du peuple. Cette impatience et cette nervosit s’exprimrent en plusieurs occasions, notamment lors des manifestations ouvrires du 14 juillet 1953.

La crise du Parti

Pousse dans ses derniers retranchements, la direction crut trouver le moyen idal pour sortir de l’impasse en organisant un congrs dont elle prit soin l’avance d’exclure la quasi-totalit des lments ayant appartenu l’O.S. Pour de fallacieuses raisons de scurit. Ces lments, appels dans le langage imag de la direction du parti les lourds taient en effet toujours recherchs. La dsignation des dlgus aux congrs se fit en deux tours. La base dsignait des dlgus qui, eux-mmes, dsignait leurs reprsentants au congrs. Ben M’hidi, lu dans le dpartement d’Oran, fut oblig de se dsister, il russit toutefois envoyer sa place Ramdane Ben Abdelmalek.
Le congrs se tint en avril 1953 Alger, et le seul lment de l’O.S. Qui put intervenir fut donc Ramdane Ben Abdelmalek, Ben Boulad qui avait t appel au Comit Central tait condamn au silence par ce mme Comit Central dfendait tous ses membres de critiquer le rapport prsent en leur nom. Ben Sad, ex-responsable de l’O.S. D’Oran, fut plac au bureau du congrs et de ce fait n’avait pas la libert de s’exprimer, encore que ses positions taient beaucoup moins fermes depuis son arrestation et sa courte dtention. Il fut d’ailleurs dsign au Comit Central et nous l cha compltement.
Ben Abdelmalek, en posant les problmes de l’orientation du parti, de la dissolution de l’O.S. Et de la ncessit du changement, ne put branler un Comit Central condamn au silence et des congressistes bien incapable de saisir des problmes dont ils ignoraient tout. Le congrs se termina en bon ordre aprs avoir vot les rapports et les statuts prsent par le Comit Central. C’est seulement quelques jours aprs que les difficults commencrent et particulirement propos de la dsignation des membres de la direction et de la limitation, par les nouveaux statuts, des pouvoirs de Messali ( absent de ce congrs car il tait Niort en rsidence surveille ).
Le chef national se mit dans tous ses tats encourag par Mezerna qui avait t limin du bureau politique par Moulay Merbah dont l’admiration et l’obissance aveugle Messali n’avaient d’gales que son ambition dmesure. Ce fut l le dmarrage de la fameuse crise entre Centralistes et Messalistes. Malgr les interventions et les dplacements entre Alger et Niort, la crise s’aggrava d’autant plus que Messali exigeait les pleins pouvoirs pour redresser la situation ce que le Comit Central et le bureau politique refusrent. Jusqu’en dcembre 1953, tout ce remue-mnage restait circonscrit au niveau des deux antagonistes. Mais, la crise finit par sortir du cercle dirigeant pour atteindre progressivement la base militante.
Cela commena Nol 1953 au sein de l’migration. La Fdration de France du M.T.L.D.-P.P.A., devait organiser une confrence d’information l’intention des cadres du parti. Le matin mme de la runion, de trs bonne heure, Fillali Abdallah vint nous rendre visite, Didouche et moi-mme,pour nous informer qu’il tait porteur d’un message de Messali destin aux militants et qu’il avait l’intention de le lire au cours de la confrence. Fillali, qui connaissait notre opposition la politique rformiste et incohrente du parti, nous considrait certainement comme acquis la cause du zam , ce qui d’ailleurs n’tait pas tout fait faux. Ne sachant pas ce qui se tramait en haut lieu, nous tions logiquement beaucoup plus du ct de la contestation. Le message de Messali, bien que trs confus, parlait de vigilance et posait le problme de la libert d’expression comme droit inalinable des militants. Nous encourage mes Fillali le lire, tout en tant convaincus que ce n’tait l ni le langage ni la faon de s’adresser des militants volontairement tenus dans l’ignorance et peu arms pour saisir les subtilits d’un crit en lui-mme peu clair. Ce fut un membre du bureau la confrence, Moussa Boulkaroua, qui le lut, aprs quelques difficults. En fait, en dehors de quelques lments en contact avec le sommet, le reste des participants ne saisit rien aux allusions et la confrence prit fin comme si de rien ne s’tait pass.
A partir de ce jour, nos contacts avec Messali par l’intermdiaire de Fillali entrrent dans une phase active. La vrit est qu’il nous fallut trs peu de temps pour comprendre que Messali, contrairement ce que nous attendions de lui, avait des ides plutt sommaires sur la rvolution qu’il prtendait vouloir faire. Nous lui fmes parvenir des questions prcises : Que voulait-il faire ? Qu’entendait-il par rvolution ? Dans combien de temps cette rvolution ? Il nous fit rpondre qu’il fallait lui faire confiance. C’tait l plus qu’il n’en fallait pour nous faire une opinion dfinitive. Trs inquiets de ce qui se passait, et ragissant en tant que responsables de l’organisation, nous lui fmes savoir par Fillali qu’en notre qualit de militants du rang ( par opposition aux membres des organismes de direction ) nous resterions nos postes sans prendre parti, si Messali de son ct, s’engageait circonscrire le conflit aux sphres dirigeantes. Cette position nous tait dicte par la crainte d’un dchirement au sein de la base qui serait ainsi amene pouser des querelles qui n’taient pas les siennes et tre dtourne des vritables problmes. Par ailleurs, ayant entrepris un travail en profondeur au point de vue organisationnel, dans la fdration, nous attendions beaucoup de la constitution de noyaux de militants solides, capables le moment venu de ne pas se laisser tromper. Enfin, ce parti tait notre parti, nous avions beaucoup sacrifi pour son existence. Nous sentions que Messali, pour rtablir son autorit, tait prt tout casser. Cela nous tait particulirement douloureux. Quarante-huit heures plus tard, Messali nous fit rpondre qu’il tait d’accord. Ce qui ne l’empcha pas, ds le lendemain, de faire contacter des cadres de l’organisation de la rgion parisienne ( Boutchiche, Mansour de Boulogne, Abdallah l’horloger, Bouziane de Nanterre), qu’il reut en dlgation Niort. Nous comprimes alors que la grande mle avait commenc. Cette faon d’oprer fut gnralise toutes les rgions de la Fdration de France, crant une situation des plus confuses. Les thmes dvelopps pa Messali, lors de ses rencontres avec ces dlgations, taient que les responsables avaient trahi la rvolution et que les militants ne devaient reconnatre comme autorit que Messali lui-mme et ceux qu’il dsignerait. C’est l le rsum d’une longue litanie ou tour tour il se montrait humble et menaant, itilisant tous les artifices susceptibles de toucher des interlocuteurs peu informs et encore sensibles au prestige du zam .
Les vnements se prcipitrent et en l’espace de deux mois, janvier et fvrier 1954, toute l’organisation de la fdration de France bascula du ct Messaliste, en dehors de quelques noyaux sans grande importance Lyon, Marseille, Sochaux et de cadres permanents retenus du ct du Comit Central par la mensualit. En Algrie, un travail identique fut entrepris. Le rsultat ne fut pas de mme nature, compte tenu de la diffrence de maturit politique des militants des deux cts de la Mditerrane et aussi vraisemblablement de l’absence de Messali du territoire national.
Nous maintenions, Didouche et moi, une correspondance rgulire avec les anciens de l’O.S. Qui taient au pays. Des informations que nous recevions, il ressortait que d’anciens responsables, tels que Zirout, Ben Tobbal, Benaouda, Mechati, Rachid Mellah, Sad plus connu sous le sobriquet de Lamotta touchs par la vague de critique des deux tendances du parti, avaient pris plus ou moins position pour Messali. Quiconque leur place aurait fait de mme, compte tenu des agissements humiliants leur gard, du cadre permanent qui dpendait d’un Comit Central dont les sentiments et les positions n’taient que trop connus quand il s’agissait des lourds .
La situation devenait grave, elle ncessitait une intervention de notre part. Ce fut dans ces circonstances qu’en accord avec Didouche, je demandai au scrtariat de la Fdration de France ( tendance centraliste ) de retourner au pays pour reprendre contact avec les lments de l’O.S. gars . La rponse fut rapide et je rejoignis le pays dbut mars, laissant Didouche avec une Fdration de France en pleine dcomposition. Ben M’hidi tait Alger, ainsi que Bitat qui y rsidait depuis 1951. L’un et l’autre taient fortement branls par la situation du parti. Je compltai leur information et nous dcid mes tous trois de faire venir Mostefa Ben Boulad. Puis, je pris contact avec Dekhli Mohamed, alias si El Bachir, qui tait responsable gnral de l’organisation et membre du Comit Central et nous convnmes d’entreprendre quelque chose pour arrter la dbandade, la condition de maintenir la base militante en dehors du conflit de la direction. Il accepta et nous fix mes un autre rendez-vous. En attendant, je me rendis Constantine ou je tint une autre runion avec Mechati, Mellah, Hamada Mohamed dit Youcef et Sad Lamotta . Aprs un change d’information, nous dcid mes d’adopter une position neutre dans le conflit entre les deux tendances. Cette position devait tre dfendue dans comit d’organisation de Constantine ou les ex-O.S taient majoritaires.

Cration du C.R.U.A.

A mon retour Alger, Ben Boulad tait arriv. Nous nous runmes avec Ben M’hidi et Bitat pour prparer notre rencontre avec Dekhli. Ce dernier, accompagn de son adjoint Bouchbouba Ramdane alias si Moussa, contrleur l’organisation, tait au rendez-vous ou je me rendis accompagn de Ben Boulad. Cette runion se termina sur un accord : celui de lancer un mouvement d’opinion dans la base en vue de prserver l’unit du parti. Ce fut l l’origine de la cration du C.R.U.A. ( Comit Rvolutionnaire d’Unit et d’Action ). Les runions suivantes eurent pour objet de prciser le sigle, les mots d’ordre, les moyens et l’organisation de la diffusion des crits du C.R.U.A. Une prcision d’importance est faire ici avant de poursuivre. A la fin mars, le Comit Central, incapable de faire face la pression Messaliste, tait revenu sur ses positions et avait accord Messali les pleins pouvoirs, lui allouant un budget de cinq millions d’anciens francs en vue d’organiser un congrs du parti dans les trois mois. Cet pisode de l’affrontement Messali- Comit Central est souligner parce qu’il situe bien les circonstances de la cration du C.R.U.A. Et explique la hargne et la mauvaise humeur des Messalistes l’annonce de cette initiative qu’ils n’attendaient pas. Ils organisrent quelques semaines plus tard, une expdition punitive contre Bitat et moi-mme, incident qui situe bien les agents de Messali et leurs mthodes expditives. Nous rpondmes cette provocation en attaquant 48 heures aprs le local du M.T.L.D. Tenu par les Messalistes, donnant la rplique ces mthodes de gangsters et de voyous. Cette riposte fit rflchir Mzerna et ses sbires qui n’osrent plus s’attaquer nous et ce jusqu’au 1er Novembre 1954. Cette prcision a galement son importance car dans le contexte d’alors, nous nous placions du ct des Centralistes et il nous tait trs difficile d’chapper cette accusation, sans dvoiler nos batteries avant l’heure.
Le C.R.U.A. Dont le comit tait compos de quatre membres : deux anciens de l’O.S. Et deux anciens Centralistes, vit le jour le 23 mars 1954. Le lendemain, une proclamation tait lance pour prciser les objectifs du C.R.U.A., qui se rsumaient en ceci :
Unit du parti par un congrs large et dmocratique afin de garantir la cohsion interne et de doter le parti d’une direction rvolutionnaire. Pour parvenir ce congrs, il tait demand tous les militants de ne pas pouser les dissensions des dirigeants. Cette proclamation fut distribu dans une grande partie du territoire national.
Un bulletin intrieur : Le Patriote , organe d’information politique dfendant ces positions neutralistes et s’attachant faire prendre conscience aux militants de la gravit de la situation, fut dit. Avec ses six numros, ce bulletin permit de faire un travail apprciable en ce sens qu’il prcisait le rle des militants qui devaient dire leur mot et arbitrer la crise plutt que de suivre tel ou tel clan.
Le Patriote fut un lment de liaison, d’orientation et de propagande d’ides nouvelles et en ce sens de dpassement de la situation de crise.
A ce point de notre dveloppement, il n’est pas inutile d’expliquer les raisons qui nous ont pousss nous associer dans le C.R.U.A. des Centralistes. Il faut savoir qu’en mars 1954, il tait impossible malgr l’anarchie qui rgnait dans l’organisation de prendre des contacts dans cette dernire sans passer par les cadres permanents qui taient prcisment contrls par Dekhli. Le problme tait donc, puisque nous avions dj les Messalistes sur le dos, de gagner du temps, tout en disposant de moyens financiers, matriels d’imprssion et de locaux que le Comit Central avait en sa possession. Ce qui comptait le plus, c’tait de parvenir renouer le contact avec les militants de la base et parmi eux certains cadres de l’O.S. Recherchs, que nous avions perdus de vue depuis longtemps. C’est gr ce cela que, personnelement, j’ai pu, retrouver Zirrout, Ben Tobbal, Benaouda, Souidani Boudjem a, Bouchaib Mohamed, etc... Par ailleurs, du moment que nous tions d’accord au sein du C.R.U.A. Sur des mots d’ordre que nous estimions valables, il fallait en attendant le dveloppement invitable de la situation reprendre contact avec les militants de la base, tenir des runions, expliquer la situation, dnoncer la dmagogie, le culte de la personnalit, la bureaucratisation, etc... Nous pensions que cette t che correctement accomplie bouleverserait les donnes et c’est ce qui arriva, mme si nos partenaires Centralistes ne nous suivirent pas dans cette voie.
Pendant plus de trois mois, tous les anciens cadres de l’O.S. Sillonnrent le pays prenant en main une grande partie de l’organisation, l’exception pourtant de la Kabylie dont nous parlerons plus loin. Les Messalistes quant eux, forts de la bndiction du zam et pass la premire flambe d’invectives contre les membres du Comit Central et les responsables en gnral, voyaient leur rpertoire s’puiser. En effet on ne peut maintenir une organisation en l’alimentant seulement avec des insultes et une dmagogie abtissante. Au juste, qui taient les Messalistes ? Derrire Messali, au prestige largement surfait, et deux mdiocres ex-membres du Comit Central Mezerna et Merbah, il y avait quelques anciens parmi les fidles qui entranaient un flot de gens peu au courant de ce qui se passait. Dans ces circonstances, il est vraisemblable que d’anciens militants exclus en profitrent pour s’infiltrer dans leurs rangs, lesquels taient sans doute truffs de provocateurs et de mouchards la solde du colonialisme.
Les Centralistes, pour leur part, donnaient l’impression d’attendre que le C.R.U.A. Ou plus exactement ses lments moteurs tirent les marrons du feu pour eux. Ouvertement, ils ne disaient rien,, mais ils laissaient entendre leurs proches partisans que le C.R.U.A. C’tait eux. Ces rumeurs, parvenant aux oreilles de bon nombre de militants finirent par crer un malaise que nous devions enrayer sans dlai. Nous tnmes une runion, Ben Boulad, Didouche et moi-mme, pour examiner la nouvelle situation, la suite de quoi nous dcid mes de convoquer les anciens cadres de l’O.S., d’une part pour clarifier nos positions par rapport aux Centralistes, et, d’autre part pour poser les problmes de l’action mener et de la structure lui donner. Cette dcision nous amena la runion des 22 qui se tint Alger au Clos Salembier, dans la deuxime quinzaine du mois de juin 1954, sans que je puisse en fixer la date avec prcision. Y assistaient : Ben Boulad, Ben M’hidi, Didouche, Bitat et moi mme en notre qualit d’organisateurs de la runion. ( Courrire donne la date du 25 juillet, ce qui ne concorde pas avec les autres vnements. C’est plutt du 25 juin qu’il faudrait parler ).

La runion des 22

Les autres participants taient tous des anciens de l’O.S. Bien que recherchs, la plupart d’entre eux avaient continu leur activit et maintenu des contacts avec des militants srs, dans les rgions ou ils avaient exerc des responsabilits. L’ide assez rpondue selon laquelle les 22 taient des individus isols est dnu de tout fondement. Certes, notre souci de dclencher l’action sur tout le territoire national nous avait amens faire appel des lments moins reprsentatifs, mais c’tait somme toute l’exception.
D’un point de vue gographique, il y avait pour Alger : Bouadjadj Zoubir, Belouizdad Athmane, Marzougui Mohamed et Derriche chez qui nous tions runis. Pour Blida : Souidani Boudjem a et Bouchaib Belhadj qui, sans tre originaires de la rgion, la connaissaient bien pour s’y tre rfugis depuis qu’ils taient recherchs, travaillant dans les fermes et tablissant des contacts avec les ouvriers agricoles. Pour l’Oranie : Boussouf Abdelhafid et Ramdane Abdelmalek qui taient toujours en activit dans le parti, respectivement responsables de la dara de Maghnia et de celle de Nemours. Pour le Constantinois : Mechati, Habachi Abdesslam, Rachid Mellah, Sad dit Lamotta , membres du Comit de Constantine et sr lesquels nous comptions beaucoup pour dclencher l’action Constantine mme. ( Ils nous l chrent avant le 1er Novembre. Badji Mokhtar reprsentait la rgion de Souk Ahras. Il y avait pour le Nord-Constantinois, Zirout Youcef qui, aprs son vasion avait pris le maquis dans la rgion de Smendou. Contact au dbut par le C.R.U.A., il nous avait dit : Je n’ai pas d’lments d’apprciation sur le conflit, mais je marche avec vous parce que j’ai confiance en vous . Effectivement, il reprit en main toute l’organisation de la rgion, Ben Tobbal et Benaouda taient les deux autres reprsentants du Nord-Constantinois. Courrire affirme que Hadj Ben Alla a particip la runion des 22, ce qui est faux. Ce fut le cas de Maza, responsable de Stif et surtout de Mehri, que nous considrions comme acquis et qui nous l cha en ce moment.
Quand aux lments de la Kabylie, ils n’assistaient pas cette runion pour des raisons que nous exposerons plus loin.
La sance tait prside par Ben Boulad. Quant moi, je prsentai le rapport, labor au cours des runions prparatoires par tout le groupe, relay de temps autre par Ben M’hidi et Didouche.

Les points soulevs taient les suivants :

historique de l’O.S depuis sa cration jusqu’ sa dissolution,
bilan de la rpression et dnonciation de l’attitude capitularde de la direction du parti,
travail effectu par les anciens de l’O.S entre 1950 et 1954,
La crise du parti, ses raisons profondes savoir le conflit entre la ligne rformiste de la direction et les aspirations rvolutionnaires de la base, crise dans le rsultat tait la scission du parti et son inefficacit,
explication de notre position dans le C.R.U.A. Par rapport la crise et aux Centralistes,
compte-tenu de cette situation, de l’existence de la guerre de libration en Tunisie et au Maroc, que fallait-il faire ? Le rapport se terminait par ces mots : Nous, anciens de l’O.S., il nous appartient aujourd’hui de nous concerter et de dcider de l’avenir .

La sance de l’aprs-midi fut rserve la discussion du rapport qui eut lieu dans une atmosphre franche et fraternelle. Deux positions se dgagrent : l’une d’elle, reprsentant essentiellement par les lments recherchs, prconisait le passage immdiat l’action comme seul moyen de dpasser la situation catastrophique non seulement du parti, mais du mouvement rvolutionnaire dans son ensemble. L’autre orientation sans remettre en cause la ncessit de l’action, jugeait que le moment de la dclencher n’tait pas encore venu. Les changes d’argument furent trs durs. La dcision fut acquise aprs l’intervention mouvante de Souidani Boudjem a qui, les larmes aux yeux fustigea les rticents en dclarant : Oui ou non, sommes-nous des rvolutionnaires ? Alors qu’attendons-nous pour faire cette rvolution si nous sommes sincres avec nous-mme.

La motion qui fut adopte condamnait nettement la scission du parti et ses auteurs. Elle proclamait la volont d’un ensemble de cadres de juguler les effets de la crise et de sauver le mouvement rvolutionnaire algrien de la db cle . Elle dcidait le dclenchement de l’insurrection arme, seul moyen pour dpasser les luttes intestines et librer l’Algrie . Elle se terminait par la phrase : Les 22 chargent le responsable national qui sortira du vote de mettre sur pied une direction qui aura pour t che d’appliquer les dcisions de la prsente motion .

La procdure employe pour dgager cette direction avait pour finalit de sauvegarder l’anonymat de ceux qui en feraient partie. Il fut donc entendu d’lire seulement le responsable national la majorit des deux-tiers, celui-ci choisirait les autres membres du Comit qui ne seraient connus que de lui seul. La dsignation devait se faire de la faon suivante : chacun des membres de la runion reut un numro selon la place qu’il occupait dans la salle ( car tout le monde ne se connaissait pas par son nom ). Le prsident de sance, Mostefa Ben Boulad qui jouissait de la confiance de tous fut charg du dpouillement et de la proclamation des rsultats. Le premier tour ne donna pas de majorit. Aprs le second tour, Ben Boulad revint pour dclarer le rsultat est acquis sans donner aucune autre prcision. Sur ce, la runion des 22 prit fin aprs un change de rendez-vous et de points de chute entre les participants qui devaient travailler ensemble.
Ce mme jour, Ben Boulad, dans un entretien en tte tte m’apprit mon lection et me communiqua les bulletins de vote qu’il avait prcieusement gards.
Ds le lendemain, je fis appel Ben Boulad, Didouche, Ben M’hidi et Bitat, qui avaient particip tout le travail prparatoire pour constituer le comit charg de mettre en application la rsolution des 22 ( Comit des 5 ).
Il est clair que malgr les mesures pour prserver le caractre clandestin de cette direction, il n’tait nullement question de sacrifier les principes de collgialit et de discussions libres auxquels nous tenions beaucoup aprs la triste exprience que nous venions de vivre dans le parti. Il faut prciser que jusqu’au 1er Novembre, ce Comit qui s’adjoignit plus tard Krim, fonctionna d’une faon dmocratique et avec une grande efficacit.
Notre premire runion eut lieu chez Kechida Assa ( rue Barberousse ). Il s’agissait d’tudier la rsolution des 22 et de voir comment la mettre en application. Aprs avoir donn au nouvel organisme, un contenu et un rglement intrieur, nous dcid mes :
1) de regrouper les anciens de l’O.S. Et de les intgrer dans une structure. En effet, jusqu’ ce moment-l, nous avions pris des contacts en tant que C.R.U.A., mais les lments d’accord avec nous n’taient pas organiss.
2) De reprendre l’instruction militaire partir de l’ancienne brochure de l’O.S. Qui fut reproduite.
3) De faire des stages de formation en explosifs afin de fabriquer les bombes, ncessaires au dclenchement.
Les responsabilits furent rparties entre les membres du Comit. Il fut recommand en outre de multiplier les contacts avec les responsables de la Kabylie ( qui taient encore rticents ) afin de les intgrer au mouvement.

Aprs la runion des 22 , le C.R.U.A. Continua son travail comme par le pass. Les membres Centralistes ignoraient bien entendu tout de ce qui venait de se passer. Mais, maintenant, les choses allaient vite et les menes sournoises du Comit Central ne povaient plus ni arrter, ni freiner la prparation de l’insurrection nationale.
Quelques jours plus tard, au dbut du mois de juillet, des missaires Messalistes et Centralistes m’apprirent que Ben Bella se trouvait en Suisse et qu’il dsirait me rencontrer. Je mis au courant les autres membres du Comit qui m’encouragrent faire le dplacement pour savoir ce qui se passait l’extrieur et essayer de gagner notre cause la dlgation du Caire. Je me rendis donc en Suisse le 7 juillet et l, j’appris que la dlgation extrieure affole par la crise du parti, avait envoy Ben Bella et Khider pour tenter de rconcilier les deux tendances. Les deux missaires avaient rencontr Mzerna et Fillali pour les Messalistes, Lahouel et Yazid pour les Centralistes. Aprs plusieurs tentatives de rapprochement, les deux parties restrent sur leur positions et la mission de conciliation ne donna aucun rsultat. Khider, excd, retourna au Caire en laissant Ben Bella seul Berne. Ce dernier avait t inform, aussi bien par ses interlocuteurs Messalistes que Centralistes que les anciens de l’O.S. Se montraient intraitables et que sous couvert de neutralisme, ils faisaient du travail fractionnel, ce dernier argument venant des Messalistes. Ben Bella chargea les uns et les autres de me faire savoir qu’il souhaitait me rencontrer en Suisse.
Sitt arriv Berne, je contactai Ben Bella qui en tant qu’ancien de l’O.S. Bnficiait de notre confiance et je l’informai de ce qui s’tait pass au cours des derniers mois de ce que nous projetions et surtout de ce que nous attendions de la dlgation extrieure. Immdiatement, il donna son accord notre action et se fit fort d’obtenir le soutien des autres membres de la dlgation extrieure, ainsi que celui des Egyptiens. Lahouel et Yazid, qui taient encore Berne, manifestrent le dsir d’avoir des entretiens avec nous.
Compte tenu de l’importance de cette rencontre, je demandai Ben Boulad, Didouche et Ben M’hidi de me rejoindre en Suisse. Les discussions avec les deux membres du Comit Central furent longues, mais nous parvnmes un accord. Il fut convenu de ne pas s’entter suivre Messali dans sa voie scissionniste, de dissoudre sans grand bruit le Comit Central dont certains membres gagneraient l’tranger pour renforcer la dlgation extrieure et enfin de mettre notre disposition une grande partie des fonds du parti pour nous permettre de parachever notre travail de prparation de l’action arme. Sur ce, nous nous spar mes et chacun d’entre nous rejoignit son lieu de destination, Ben Bella le Caire et les quatre autres Alger. Lahouel n’arriva Alger qu’avec trois jours de retard sur notre rendez-vous, ayant t retenu, semble-t-il, en France ? Nous le rencontr mes, Ben Boulad et moi-mme, pour mettre excution les dcisions de Berne. A notre grande surprise, il nous fut rpondu qu’il n’avait jamais t question de dcisions, mais de propositions soumettre au Comit Central ! Cette volte-face ne nous tonna qu’a moiti, car depuis longtemps, nous avions notre ide sur ces gens-l et leurs mthodes tortueuses.
Sur ces entrefaites, Messali avait tenu son congrs Hornu ( Belgique ) le 15 juillet, excluant tout le Comit Central et bien entendu les membres du C.R.U.A. Ce n’tait pas plus difficile que cela ! Seul matre du parti, il allait commencer sa deuxime rvolution qui devait le mener la trahison.
C’est prcisment la suite de ce nouveau dveloppement que le C.R.U.A se disloqua. Les deux centralistes Dekhli et Bouchbouba retournrent au bercail : la rupture eu lieu vers le 20 juillet. Constitu en vue de sauver l’unit du parti, le C.R.UA. N’avait plus de raison d’tre puisque le congrs messaliste avait consomm la scission. Le C.R.U.A. Devait reconnatre son chec et se dissoudre ou alors se donner de nouveaux objectifs rpondant la situation nouvelle. Cette argumentation n’eut pas l’heur de plaire Dekhli et Bouchouba dont la prsence au C.R.U.A. N’avait d’autre but que de faire obstrucion au messalisme sous couvert du neutralisme.
Contrairement ce qui est affirm dans bien des textes, le C.R.U.A. Dont les objectifs taient limits, cessa d’exister ds que la scission du P.P.A. Devint effective. De toute faon, la runion des 22 et le Comit des Cinq avaient prit la relve sur des positions bien plus claires e le travail srieux tait commenc nous laissant peu de temps consacrer au C.R.U.A. Dont le bulletin Le Patriote parut pour la dernire fois le 5 juillet.
Il est temps d’examiner maintenant nos rapports avec les responsables de la Kabylie. Yves Courrire a expos longuement ce problme dans son livre Les fils de la Toussaint  ; les inexactitudes, voire les contres-vrits y sont nombreuses. En outre, les spculations de l’auteur et de ses informateurs sur l’antagonisme arabo-berbre obscurcissent la question et aboutissent des interprtations pour le moins tendancieuses.
L’organisation politique de la Kabylie forte d’un millier de militants s’tait rallie ds le dbut du diffrend aux thses messalistes. Les difficults de contact avec les principaux responsables de cette rgion, en majorit recherchs par la police, avaient empch le travail d’explication et de confrontation comme cela s’tait pass dans d’autres rgions. L’O.S. De la Kabylie avait t dissoute en 1948 par le parti lors de l’affaire dite du complot berbriste qui avait entran l’exclusion de pas mal de militants. Les anciens de l’O.S. N’avaient plus de contacts avec la Kabylie, notamment avec les militants qui avaient pris le maquis. Au moment de nos dmels avec les messalistes, ces derniers ne se gnaient pas pour nous menacer de faire appel aux maquisards kabyles pour nous liquider. C’est galement cette poque que Benaouda, qui tait en Kabylie, fut envoy par Krim et Ouamrane dans le Nord Constantinois pour rallier Zirout et d’autres lments en vue de descendre en force Constantine et de contraindre les lments neutralistes s’aligner sur les positions des messalistes, quitte utiliser les moyens extrmes.
Bref, jusqu’au mois de mai, il tait clair que l’organisation de Kabylie avait pris fait et cause pour Messali. Pourtant, compte-tenu de l’importance de cette partie du territoire algrien, tant du point de vue des militants de valeur qu’elle renfermait, que de sa situation gographique, il n’tait pas question de la laisser en dehors du mouvement. C’est pourquoi nous fmes plusieurs tentatives pour tablir le contact. Ce n’est que fin mai que Si Hamoud, un ancien militant de cette rgion, habitant Beaufraisier, parvint entrer en contact avec Krim et Ouamrane et nous mit en rapport.
La premire entrevue eut lieu au caf El-Ariche, Ben Boulad et moi-mme y rencontr mes Krim qui tait accompagn de Ouamrane. Il s’agissait l d’une simple prise de contact. Nous nous revmes le lendemain chez Nadir ( prfet d’Alger en 1962 au moment de la zne autonome ) Kouba. A la fin de cette runion, il serait exagr de prtendre que nous tions parvenus un rsultat. Krim et Ouamrane taient trs flottants. C’est pourquoi, il nous t impossible de les inviter la runion des 22 car ce moment ils taient encore loin de partager nos ides. Malgr les contacts frquents que nous avions avec eux et nos recommandations lors d’une rencontre qui eut lieu Tizi-Ouzou ou ce problme fut abord, ils envoyrent une dlgation dirige par Zammoum au congrs messaliste du Hornu, ce qui montre bien qu’ils n’avaient pas opt de faon dfinitive.
Pour le Comit des cinq, il fallait cote que cote vaincre les doutes et les rticences des militants de la Kabylie. Pour cela, nous avions tabli un questionnaire en trois points qui devait tre prsent aux deux tendances du parti :
1 Etes-vous pour l’action insurrectionnel ? Sinon pourquoi ?
2 Si oui, quelle aide comptez-vous y apporter ?
3 Dans le cas ou une action est dclenche en dehors de vous, quelle sera votre position ?
Krim et Ouamrane furent chargs de le prsenter aux Messalistes. Une autre dlgation comprenant dessein Krim devait faire le mme travail avec les Centralistes. Comme il fallait s’y attendre, les Messalistes non seulement repoussrent cette initiative avec ddain, qualifiant ses auteurs de dmagogues et de fractionnistes, mais Moulay Merbah eut une attitude humiliante et cassante l’egard de Krim qui il interdit d’avoir des contacts avec nous. Quant aux Centralistes, tout en se dclarant pour l’action, ils refusaient de l’envisager dans l’immdiat. Ces dmarches clairrent Krim et Ouamrane qui comprirent que le moment tait venu pour eux de s’engager rsolument avec nous. Ce qui fut fait lors d’une runion tenue rue du Chne, vers la fin aot, ou ils nous prsentrent les cadres de la Kabylie, Krim fut alors admis dans notre comit dont il devint le sixime membre avec Ouamrane comme adjoint.
Revenons maintenant aux contacts avec Ben Bella et au rle jou par ce dernier. Aprs la premire entrevue, il eut une seconde au dbut du mois d’aot en vue de prendre contact avec des responsables marocains et tunisiens que Ben Bella s’tait charg d’inviter. Accompagn de Didouche, je me rendis Berne por rencontrer Abdelkbir El Fassi pour le Maroc et un certain Azeddine Azzouz pour la Tunisie. Le premier nomm refusa de se runir avec le second pour des raisons de scurit,semble-t-il, ce qui nous obligea les voir sparment. Si Abdelkbir El Fassi donnait l’imprssion d’tre au fait de ce qui se passait au Maroc, Azzouz par contre, ignorait tout du problme fellagha tunisien, carbien qu’originaire de Tunisie, il travaillait en Lybie. Avec Abdelkbir El Fassi, nous tomb mes d’accord pour prendre contact avec des militants marocains du Rif espagnol. De plus, il se fit fort de nous fournir des armes dans le Rif dans un dlai maximum d’un mois aprs le versement de leur montant son compte bancaire de Zurich. Nous lui pass mes immdiatement une commande.
Selon Ben Bella, les Egyptiens, mis au courant de nos projets, taient disposs nous accorder toute aide que nous dsirions. Seulement, ils n’taient pas encore convaincus et voulaient avoir des preuves tangibles du srieux de notre entreprise. Nous demand mes Ben Bella de faire vite pour nous procurer un contingent d’armes et cet effet un rendez-vous fut fix Tripoli pour prparer la filire et passer les armes.
De retour au pays, le Comit des cinq fut runi pour prendre connaissance des rsultats de notre mission et plusieurs dcisions furent prises. D’abord, il nous fallait r cler les fonds de caisse et faire parvenir en Suisse le plus d’argent possible. L’opration donna 1.400.000 anciens francs que Bitat fut charg de faire parvenir detination. Ben Boulad devait se rendre Tipoli pour prendre livraison des armes promises par Ben Bella, Ben M’hidi et moi-mme nous partmes pour le Rif espagnol afin d’tablir les contacts ncessaires, ( ceci se passait au moment de l’Ad El Kbir, soit le 9 aot ).
Deux semaines plus tard, tous les lments chargs de mission l’extrieur, taient de retour au pays. Le Comit des cinq se runit pour discuter du rsultat de ces dplacements. En vrit, il n’y avait rien discuter. De Tripoli aucune arme. De Suisse, l’argent avait t vers au compte de Abdelkbir El Fassi amput de 200 000 francs prlevs par Ben Bella pour ses frais. Et du Rif, en dehors de promesses verbales, rien de palpable. Le seul aspect positif, c’tait la connaissance de passages frontaliers l’Est et l’Ouest et le contact avec les patriotes marocains du Rif, lesquels s’taient montrs enchants de nous connatre et partisants d’une action rvolutionnaire commune.
Pour terminer avec ce chapitre, il est capital de souligner qu’aucune arme n’est ente au pays avant le 1er Novembre. Les promesses d’El Fassi n’taient que pure invention. Les dpartements d’Oran et d’Alger qui attendaient cet armement furent obligs de dclencher l’action avec quelques armes, pas plus d’une dizaine, en mauvais tat et certaines sans munitions. Le responsable de la Wilaya V, Ben M’hidi, n’avait pour toute arme q’un vieux 7,65 avec deux balles.
Quant la dlgation extrieur du Caire, de quel ct tait-elle ? Personne ne pouvait le dire, d’autant plus qu’aprs le Congrs du Comit Central, tenu le 15 aot, le premier numro du journal centraliste La Nation Algrienne contenait les photos d’At Ahmed et de Khider en bonne place avec des dclarations de l’un et de l’autre. Ce qui ne manqua pas de provoquer les protestations de nos partisans qui taient convaincus que la dlgation extrieure avait opt pour nous. Ce que nous leur avions affirm en toute bonne foi ; Ben Bella nous ayons certifi qu’une dlgation avait pris position en notre faveur.
Tous ces points claircis, revenons la situation du pays. Les Messalistes et les Centralistes aprs leurs Congrs respectifs s’taient exclus mutuellement. Chaque groupe se revendiquant de la lgitimit et accusant l’autre de toutes les infamies. La guerre tait ouverte : bagarres dans les rues, invectives, occupations des locaux sous le regard amus et plein de satisfaction de la police colonialiste qui laissait faire ce travail de destruction du parti nationaliste algrien.

Les militants spars en deux clans hostiles se livraient passionnment cette lutte, convaincus d’un ct comme de l’autre, qu’ils dfendaient la vrit. Les agressifs taient sans conteste les Messalistes parce que majoritaires et compltement ferms toute discussion, conformment aux ordres reus de leurs responsables qui craignaient des dfections en cas de confrontations entre militants. Pour eux, Messali, le Chef National tait au-dessusde toute critique et ne pouvait en consquence avoir tort. En cela, il faut le dire, ils ne faisaient qu’obir l’image simpliste qui leur avait t inculque dans le parti mme.
Les partisans du Comit Central, moins nombreux, mais plus forms politiquement, portaient le dbat au niveau des principes et des mthodes de travail. Ils s’attaquaient aux mfaits du culte de la personnalit, la mgalomanie de Messali et ses procds autocratique. Autant dire, que les arguments d’unct comme de l’autre taient en porte--faux parce que chaque clan se refusait mieux situer la crise du Parti dont l’origine se trouvait dans la sclrose de la direction, incapable de rpondre l’attente des militants et de mener la lutte rvolutionnaire pour librer le pays.
Face a cette dcomposition du P.P.A. M.TL.D., quelles taient les positions des autres partis politiques algriens ? A l’effet de surprise du dbut de la crise, avait fait place un sentiment de soulagement peine voil chez l’U.D.M.A., et les Oulmas. Quant au P.C.A., sa position tait plus nuance : expectative prudente avec un penchant pour la tendance centraliste considre comme plus raisonnable et plus intlligente. Du ct des masses, le sentiment tait au pessimisme et la dsapprobation. Et il n’tait pas rare d’entendre dans la bouche de l’homme de la rue cette remarque pertinente : C’est bien le moment de se bagarrer entre frres, quand les valeureux patriotes tunisiens et marocains versent leur sang por librer leur pays

Les prparatifs de l’action

C’est dans cette atmosphre de confusion et d’anarchie, que le Comit des cinq ( devenu des six, dbut septembre ) travailler d’arrache pied pour constituer les premiers commandos, les former en vitesse, les armer et les prparer pour la nuit du 1erNovembre 1954. Le temps pressait car il fallait profiter de la cofusion cre par la crise et du rideau de fume de surenchres et des disputes pour chapper une rpression toujours possible. Dj les Messalistes ne se privaient pas de dnoncer auprs de leurs partisans certains membres du Comit en les dsignant par leur vrai nom, dsirant par cette manoeuvre attirer la rpression policire sur eux. Par ailleurs, l’organisation de Constantine constitue d’une quarantaine d’lments qui taient au courant de tous les prparatifs, avait lamentablement l ch, dmobilisant les groupes dj forms, qui fut donne la libert de rejoindre le clan politique de leur choix.
En ce dbut septembre, le Comit des six se trouvait confront plusieurs ptoblmes dont le plus important tait : la reprsentativit politique du nouveau mouvement, son contenu politique, l’armement, les fonds, ainsi que la date du dclenchement.
. En ce qui concerne le premier point, les six s’ils taient plus ou moins connus dans l’organisatio et dans plus d’un cas seulement sous des pseudonymes, taient par contre conpltement inconnus de l’opinion algrienne, ainsi que sur la scne internationale. Dans notre esprit, dclencher une action arme qui n’avait de chance de russir qu’avec l’adhsion et l’appui des masses, ncessitait des noms connus ou tout au moins une tte d’affiche. Des deux clans qui se disputaient les dpouilles du parti, il n’en tait pas question. Il ne restait qu’une personnalit qui, nos yeux, remplissait ces conditions et d’autres : rectitude politique et morale, honntet et capacits. C’tait Lamine Debaghine, personnalit politique connue qui avait quitt le parti en 1949 et dont le prestige tait rest intact auprs de beaucoup de militants et d’intellectuels. Notre choix fix, une dlgation forme de Ben Boulad, Krim et moi-mme se rendit Saint-Arnaud ( actuellement El-Eulma ) ou Lamine tait install comme mdecin. A la tombe de la nuit, nous frapp mes la porte de son cabinet. Aprs les prsentations, nous lui expos mes l’objet de notre visite. Il posa beaucoup de questions sur nos forces, nos moyens, notre implantation, etc... Compltement inform, il fit une critique trs svre du parti messaliste et de tous les autres responsables. Puis, il nous demanda un dlai de rflexion pour nous donner une rponse quant son ventuel engagement. Rendez-vous fut pris Alger au caf Bourahla, rue de la Libert. Sur ce, nous prmes cong et chacun d’entre nous rejoignit le lieu de ses activits. Au jour fix, tout le Comit tait prsent, pas trs loin du lieu de rendez-vous.
Une voiture destine nous convoyer un lieu de runion attendait derrire l’Opra d’Alger. Le moment venu, Ben Boulad fut charg de se rendre au caf pour guider Lamine jusqu’ nous. Un quart d’heure passa sans qu’il revienne. Nous attendions quelque temps encore, puis nous envoy mes Krim qui resta son tour . Notre impatience grandissait d’autant plus que certains d’entre nous taient arms et que les conditions de scurit n’taient pas excellentes. Bref, une heure aprs, tout le monde se retrouva au lieu de runion, mais sans Lamine. Ce n’est d’ailleurs qu’au retour de nos envoys que nous smes ce qui s’tait pass. Lamine tait accompagn d’amis personnels, Boukadoum Haoues, un ex-dput M.T.L.D., et du Capitaine Sadi, autre personnalit politique du M.T.L.D. Ben Boulad qui ne s’attendait pas trouver ces deux nouvelles figures, se montra trs rserv et attendit que Lamine se dcide. Or, ce dernier, non seulement ne donnait pas l’impression de vouloir quitter le caf, mais en prsence de ses deux compagnons, remettait en cause son ventuelle adhsion, non sans critiquer certains aspects de ce que nous projetions. Quand Krim rejoignit le groupe, Lamine continua dvelopper son point de vue qui se rsumait en ceci : si les rgions des Aurs et de la Kabylie taient capables d’entreprendre une action arme, lui Lamine n’avait aucune confiance dans le reste. A ces mots, Ben Boulad l’interrompit pour lui signifier que tous ceux qui taient engags, taient dcids aller jusqu’au bout, et qu’ils avaient une confiance totale les uns dans les autres. Lamine, au temprament impulsif, rpliqua s’adressant Ben Boulad : Alors, pourquoi tes-vous venus me chercher, vous auriez d le faire le jour ou vous avez dcid de vous dtacher du clan du parti et de faire cavalier seul. A ces mots, Ben Boulad pourtant trs calme de nature se leva et rpondit Nous sommes venus te chercher, maintenant, on ne te cherche plus. Nous n’avons besoin de personne . Et il quitta le caf laissant les trois hommes avec Krim qui, un moment aprs, nous rejoignit pour nous confirmer ce que nous savions dj.
Cette exprience nous apprit qu’il n’y avait rien attendre du personnel politique de l’poque. D’autres contacts, avec des lments tels que Mehri, Demagh El Atrousse, Kassem Mouloud, l’actuel ministre des Habous, se soldrent par un chec de mme nature. Une tentative auprs des Oulemas n’aboutit rien. En fin de compte, nous renon mes ce travail inutile pour placer notre confiance dans le peuple et aller de l’avant.
. Notre seconde proccupation, tait la dfinition du contenu politique et organisationnel du mouvement crer. Plusieurs runions du Comit aboutirent un ensemble de dcisions.
Il faut souligner qu’a cette poque, tout le contenu politque du mouvemnent nationaliste se rduisait au thme de l’indpendance. Aucun approfondissement srieux n’ayant t fait dans le parti, les membres du Comit n’avaient pour faire face la lourde t che de la dfinition de leur mouvement, que leur bon sens et leur volont, faut de formation.
En reprenant les crits d’alors, en particulier la proclamation du F.L.N. On est frapp par le souci de ses rdacteurs de sauver le mouvement rvolutionnaire de la faillite, de dnoncer les luttes intestines et leurs auteurs, de plaer l’action dans le contexte nord-africain et de fixer comme objectif de la lutte, l’indpendance nationale sans toutefois en prciser la nature et le contenu conomique et social. Reprenons ici les termes de la proclamation : but : l’indpendance national par :
1. la restauration de l’Etat algrien souverain, dmocratique et social dans le cadre des principes islamiques,
2. le respect de toutes les liberts fondamentales, sans distinction de races ni de confessions.
Comme on le voit, cette dfinition reste trs floue et cela explique en parti les contradictions que connatra la lutte de libration nationale et les nombreuses crises qui l’ont secoue. La plus importante tant celle qui, en t 1962, plaa Ben Bella au pouvoir et aprs lui Boumedienne. L’un comme l’autre jouant sur ces contradictions qui demeurent et s’amplifient.
Le seul lment nouveau, dj introduit par le C.R.U.A., tait le recours la base et au peuple algrien pour trancher la crise : les militants, des annes durant, avaient t habitus recevoir des ordres et les executer. Par notre appel direct la base, par dessus les appareils, nous poussions les militants reprendre l’initiative et ce dbarrasser de la tutelle d’un sommet impuissant et paralys, car nous tions convaincus que c’tait l, la seule issue : donner au peuple la possibilit de trancher et de choisir la voie suivre.
Paralllement la dfinition politique deux principes d’organisation furent adopts :
La dcentralisation, compte-tenu de l’tendue du territoire national, il tait impossible tout organisme centralis de diriger la lutte. C’est pourquoi il fut dcid de laisser toutr libert d’action chaque Wilaya. Une runion du Comit des six fut prvue pour le mois de janvier 1955. Elle ne s’est jamais tenue et pour cause : sitt la lutte engage, toutes les Wilayas restrent pour une longue priode isoles. En attendant, et pour viter toute fausse note, trois tracts furent rdigs l’avance pour tre distribus aux mmes dates dans toutes les Wilayate.
- la primaut de l’intrieur sur l’extrieur. Principe juste dans son esprit dans la mesure ou il signifiat que rien ne pouvait tre fait son l’accord de ceux qui se battaient sur le terrain.
Enfin, nous dcid mes d’appeler l’organisation politique : Front de Libration Nationale ( F.L.N. ) et l’organisation militaire : Arme de Libration Nationale ( A.L.N. ).
. Pour ce qui est des structures, l’Algrie fut divise en six Wilayate.
- la premire dlimite au nord par la ligne de chemin de fer allant de Bni Mansour Souk Ahras, l’est par la frontre tunisienne, au sud par les confins sahariens et l’ouest par les limites de l’ex-dpartement de Contantine. Ce fut Ben Boulad, assist de Chihani, qui en avait la direction.
- la deuxime dlimite au nord par la mer, l’est par la frontire tunisienne, au sud par la ligne de chemin de fer Bni Mansour- Souk Ahras et l’ouest par la ligne de chemin de fer allant de Bni Mansour Bougie. C’est Didouche, avec comme adjoint Zirout, qui fut plac sa tte.
- la toisime comprenant la Grande Kabylie tait place sous le commandement de Krim, avec comme adjoint Ouamrane.
- la quatrime comprenant le reste de l’ex-dpartement d’Alger avait comme responsable Bitat dont l’adjoint tait Soudani Boudjem a.
- la cinquime couvrant le territoire de l’ex-dpartement d’Oran tait dirige par Ben M’hidi ; quant son adjoint le choix lui tait laiss entre Ramdane Benabdelmalek et Boussouf.
- la sixime qui n’existait pas sur le papier et qui devait couvrir tout le Sud algrien : les ex-territoires du Sud, les oasis et la Saoura.
Personnelement, je fut charg de rejoindre la dlgation extrieure avec tous les documents et de retourner au pays pour la runion de janvier 1955, dont il t question plus haut.
. Une stratgie en trois tapes combinant les aspects politique et militaire fut arrte au terme de longues discussions.
Premire tape : installation du dispositif militaire et politique de prparation et d’extension. Du point de vue militaire, la date du dclenchement, toutes les Wilayates taient tenues de se manifester en donnant le maximum de force et d’clat leur action, en vue de dmonter que l’insurrection touchait tout le territoire national. Aprs les premires actions, tous les hommes arms devaient se retirer sur des positions prpares l’avance et susceptibles de leur assurer le maximum de scurit. En attendant un armement adquat, le Comit de Wilaya devait installer des cellules politiques, tout en parachevant la formation des militants encore inaccoutums la vie des maquis. Les seules actions autorises sur le plan militaire taient la reconnaissance du terrain, l’organisation des relais, des znes de repli et des dpts de vivres et de mdicaments, la collecte des armes, le harclement de nuit des forces ennemies, les petits coups de main contre les forces isoles. Dans cette tape, il tait recommand d’viter l’affrontement avec un ennemi encore beaucoup plus puissant que nous.
L’objectif principal de cette tape tait politique : compte-tenu de la surprise des masses et de leur manque d’information, au moment du dclenchement, les cellules politiques, de mme que les hommes arms, avaient pour t che essentielle d’expliquer aux masses populaires le sens, la nature et les objectifs de notre action, afin de gagner leur sympathie et leur soutien. Pendant cette tape d’explication, les mouchards et les agents de l’autorit coloniale devaient tre particulirement viss pour encourager les masses.
Deuxime tape : celle de l’inscurit gnralise. Du point de vue militaire, les groupes arms plus nombreux, mieux aguerris, dots d’un armement plus important, devaient passer des actions dont l’objectif tait de gnraliser l’inscurit sur tout le territoire : embuscade, destruction des ponts, chemins de fer, routes, transformateurs lectriques, coups de main plus audacieux et plus nombreux, terrorisme urbain contre les ennemis de la rvolution. Au niveau politique, les masses ayant t prpares pendant la premire tape devaient tre organises et intgres dans l’action afin de mener paralllement aux maquisards des luttes de masses : grves, manifestations, campagnes de dsobissance. Elles devaient en outre prendre en charge les t ches d’administration et de justice dans le but de couper l’administration coloniale. Les renseignements, la logistique et le ravitaillement taent aussi de leur ressort.
Troisime tape : constitution de znes franches. Au point de vue militaire, une partie du territoire tant libre, il fallait constituer des znes franches fortifies et soustraires totalement l’atteinte de l’ennemi. C’est dans ces conditions seulement que pouvait tre mise en place une direction rvolutionnaire charge du commandement de l’ensemble des actions et rsidant donc sur le terrain. Au point de vue politique, c’est dans cette dernire tape, que la fusion devait se faire entre aspect militaire et aspect politique afin de dgager les diffrents organes de pouvoir rvolutionnaire, prfiguration de celui qui dirigerait le pays aprs l’indpendance.
Pour les armes et les fonds, avant-dernier point des t ches du Comit des Six, chaque Wilaya fut charge de se procurer des fonds par ses propres moyens. Quand aux armes, le principal dpt tait dans les Aurs avec peu prs 300 armes italiennes, achetes dans le courant 1947-48 en Lybie, stockes dans un premier temps Oued Souf et de l, transfres en 1949 dans les Aurs ou elles taient caches dans des fts remplis d’huile. Les deux dpts d’Alger, ainsi que le service d’identit furent remis au premier groupe d’action de la capitale. Ces dpts ne renfermaient que quelques grenades et quatre ou cinq revolvers de diffrents calibres, ainsi qu’un contingent de balles, le tout en trs mauvais tat. Une vingtaine de mousquetons prlevs sur les armes des Aurs furent envoys sur le Nord Contantinois, tandis que la Kabylie en recevait une trentaine. Ce qui avait empch une dotation plus importante, c’tait le problme du transport, de la scurit et du temps dont nous disposions. Les Wilayates IV et V devaient recevoir leur contingent des armes commandes auprs de Abdelkbir El Fassi. Ces armes nous ayant fait dfaut, ces deux Wilayates taient les plus faibles.
. Il ne restait plus qu’ fixer la date du dclenchement. Dans un premier temps, nous avions retenu le 15 octobre. La dlgation extrieure en fut avertie. Il y eut une fuite. Allal El Fassi donna la date Yazid qui se trouvait cette poque au Caire, le prenant pour un des ntres. Ce dernier rappliqua immdiatement Alger et alerta ses amis du Comit Central. Une autre fuite eut lieu a Soum a, prs de Blida ou des lments forms par Soudani Boudjem a furent dbauchs par Lahouel. Celui-ci mis au courant des prparatifs, sentant les choses devenir plus srieuses, entreprit un vritable travail de sape, nous accusant d’envoyer les gens au casse-gueule et russissant faire reculer certains des lments.
Les Centralistes affols demandrent nous renconter. Nous nous runimes chez Bouda avec Lahouel et Yazid. Ils nous reprochrent notre enttement ne pas rejoindre leurs rangs et les bruits alarmistes qui circulaient ; entre autres, la date du 15 octobre. Ils avanaient enfin que la dlgation extrieure dsapprouvait notre position. Bien sr, nous ni mes avoir fix une quelconque date, quant la dlgation extrieure, nous voulions bien la rencontrer et prendre une position commune. Il fallait cote que cote les rassurer. Nous nous sommes mis d’accord pour envoyer une dlgation au Caire comprenant Lahouel-Yazid pour les Centralistes et moi-mme pour les Neutralistes comme ils nous appelaient.
C’est de cette faon qu’au dclenchement de l’action, les deux Centralistes se trouvaient au Caire, ainsi d’ailleurs que deux Messalistes Mzerna et Fillali Abdellah qui, eux taient en discussion avec la dlgation extrieure en vue de la rallier Messali ou de l’expulser des locaux du Comit de Libration de l’Afrique du Nord du Caire. Immdiatement aprs cet incident, le Comit des Six reporta la date au 1er novembre sans en informer qui que ce fut. Cette fois-ci, le secret fut bien gard et les premires actions armes donnaient le dpart de l’branlement qui durant plus de sept ans d’une guerre terrible et sans merci, permet l’Algrie de s’arracher d’une domination de cent trente ans.

EL DJARIDA N 15 NOV-DEC 1974.

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