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Réarmement européen : à qui profite vraiment l’effort ?

Réarmement européen : à qui profite vraiment l’effort ?

Impératif sécuritaire et sacrifices des besoins humains, les dépenses de défense en Europe sont-elles prioritaires ?

samedi 6 juin 2026, par Jaco

Alors que l’Europe s’engage dans son plus vaste réarmement depuis 1945 — 381 milliards d’euros de dépenses militaires prévus en 2025 —, une étude publiée dans Science en juin 2026 relance un vieux débat : la recherche à double usage civil-militaire serait scientifiquement plus influente que la recherche purement civile. Un argument séduisant pour justifier l’explosion des budgets de défense. Mais pendant ce temps, le financement humanitaire mondial a plongé de 40 %, l’ONU alerte sur les coupes dans les systèmes de santé, et des millions de personnes attendent une aide qui ne vient pas. Canons ou hôpitaux : le vrai arbitrage que l’Europe peine encore à nommer.

Alors que l’Europe s’engage dans le plus vaste réarmement de son histoire depuis la Seconde Guerre mondiale, une question dérange : à qui profite vraiment cet effort ? Une étude publiée début juin 2026 dans la revue Science et commentée par Nature vient d’apporter un éclairage nouveau sur ce débat en montrant que la recherche scientifique à double usage — militaire et civil — est significativement plus citée, donc plus influente, que la recherche purement civile. Mais derrière cet argument scientifique, le débat sur les priorités budgétaires reste entier, et les voix qui alertent sur les sacrifices humains consentis se font de plus en plus entendre.

Le contexte : l’Europe en mode réarmement accéléré

Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, les dépenses militaires européennes ont connu une trajectoire sans précédent. Selon le SIPRI (Institut international de recherche sur la paix de Stockholm), les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 718 milliards de dollars en 2024, soit la plus forte hausse annuelle jamais enregistrée depuis au moins la fin de la Guerre froide, représentant une augmentation de 37 % en dix ans.

L’Europe est au cœur de cette dynamique. Les dépenses de défense de l’UE ont atteint 343 milliards d’euros en 2024 (environ 1,9 % du PIB) et devraient culminer à 381 milliards d’euros en 2025 (environ 2,1 % du PIB). Parallèlement, les investissements dans la défense ont atteint un niveau record de 106 milliards d’euros en 2024.

Les engagements nationaux se succèdent à un rythme vertigineux. L’Allemagne, devenue le quatrième pays mondial et premier d’Europe centrale et occidentale en matière de dépenses militaires pour la première fois depuis sa réunification, a vu ses dépenses augmenter de 28 % en 2024. Les pays baltes dépassent les 3 % du PIB, et la Pologne atteint 4,1 %. En France, la loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit de consacrer 413 milliards d’euros à la défense sur sept ans, soit 40 % de plus que la précédente, aboutissant à un budget de 68 milliards d’euros en 2030.

L’argument scientifique : la recherche militaire, moteur d’innovation civile ?

C’est ici que l’étude publiée dans Science en juin 2026 s’invite dans le débat. Analysant quelque 600 000 articles scientifiques publiés entre 1981 et 2005, le chercheur Seokbeom Kwon du Korea Advanced Institute of Science and Technology (KAIST) a établi que 14 % de ces publications provenaient de projets de recherche à double usage, et que ces publications étaient davantage citées que leurs homologues non duals. En d’autres termes, la science qui trouve des applications aussi bien civiles que militaires ou sécuritaires serait, en moyenne, d’un impact scientifique supérieur.

Ce n’est pas un phénomène nouveau. La DARPA américaine, créée en 1958 après le choc de Spoutnik, a établi un premier modèle historique : à partir de financements publics de technologies de rupture (guidage, radars, informatique), elle a permis le développement d’innovations — réseaux, puces, interfaces, GPS — qui ont ensuite essaimé massivement dans le civil, donnant naissance aux ordinateurs personnels, aux smartphones et aux systèmes d’information.

Cette agence du département de la Défense américaine, très indépendante, a contribué à la création d’inventions qui ont révolutionné la technologie dans le monde militaire et civil, comme l’Arpanet, ancêtre d’Internet, ou encore le GPS. L’argument est séduisant : investir dans la défense, c’est aussi, in fine, investir dans la société civile.

Aujourd’hui, la question d’une « DARPA européenne » est à l’ordre du jour, tant l’agence américaine constitue un acteur pivot pour favoriser la dualité des technologies, c’est-à-dire la synergie entre applications civiles et militaires.

Les voix critiques : quand les canons font taire les hôpitaux

Mais d’autres voix s’élèvent pour rappeler ce que cet effort coûte, concrètement, en termes humains. Et elles ne viennent pas d’activistes marginaux.

En septembre 2025, le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, a présenté un rapport au titre sans ambiguïté : La sécurité dont nous avons besoin : rééquilibrer les dépenses militaires pour un avenir durable et pacifique. Son constat est cinglant : les dépenses militaires mondiales ont bondi à un niveau record de 2 700 milliards de dollars en 2024, soit presque 13 fois le montant de l’aide officielle au développement en provenance des pays les plus riches du monde, et 750 fois le budget régulier de l’ONU.

Le financement du développement n’a pas suivi la hausse des dépenses militaires. L’aide publique au développement (APD) a diminué alors même que le déficit de financement du développement se creuse. L’augmentation des dépenses militaires devrait alourdir la dette publique, déjà élevée, pesant sur les générations futures et limitant leur développement.

Le rapport de l’ONU chiffre également les arbitrages sanitaires : dans les pays à revenu faible et intermédiaire, une augmentation de 1 % des dépenses militaires correspond à une réduction presque équivalente des services de santé publics, soit moins de médecins, moins d’hôpitaux, et une préparation aux pandémies fragilisée.

La conclusion de Guterres est sans détour : « La preuve est solide. Une dépense militaire excessive ne garantit pas la paix. Elle la sape souvent, alimentant des courses à l’armement, approfondissant la méfiance et détournant les ressources des fondations mêmes de la stabilité. Un monde plus sûr commence par investir au moins autant dans la lutte contre la pauvreté que ce que nous le faisons à mener des guerres. »

L’aide humanitaire : première victime des arbitrages budgétaires

Pendant que les budgets de défense explosent, les agences humanitaires tirent la sonnette d’alarme. En 2025, la situation est dramatique : fin juin, moins de 17 % des 46 milliards de dollars nécessaires pour répondre aux besoins humanitaires mondiaux en 2025 avaient été reçus, soit une baisse alarmante de 40 % par rapport à la même période en 2024.

Les conséquences sont immédiates et mesurables. Plus d’un quart de la population mondiale vit dans des zones touchées par la guerre. Près de 120 millions de personnes ont été contraintes de quitter leur foyer, tandis que plus de 200 millions dépendent aujourd’hui de l’aide humanitaire pour survivre.

Pour 2025, les besoins de financement du HCR (Agence des Nations Unies pour les réfugiés) s’élèvent à 10,6 milliards de dollars. À la mi-année, seuls 23 % de ces besoins avaient été couverts. Jusqu’à 11,6 millions de réfugiés et autres personnes contraintes de fuir leur foyer risquaient d’être privés de l’assistance humanitaire directe fournie par le HCR.
À titre de comparaison, avec seulement 4 % des dépenses militaires mondiales annuelles, l’ONU estime qu’il serait possible d’éradiquer la faim dans le monde.

Le paradoxe européen : la dette sociale au service du canon

En France, le paradoxe est particulièrement aigu. La dette sociale — somme des dettes de l’administration centrale, des collectivités locales et de la Sécurité sociale — a crû de 2 264 à 3 447 milliards d’euros entre 2017 et 2025, atteignant un niveau inédit hors période de crise ou de guerre (113 % du PIB). Dans ce contexte, financer l’effort militaire par l’accroissement de la dette publique est difficile à envisager compte tenu des déséquilibres financiers déjà existants.

Certains dirigeants européens commencent à exprimer publiquement leurs réticences. Au début de l’année 2025, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez s’est engagé à atteindre l’objectif de 2 % fixé par l’OTAN avant 2029, mais « pas au détriment de la politique sociale », insistant sur le fait que son pays n’allait « pas entrer dans une course aux armements ».

Pourtant, la pression de l’OTAN s’intensifie. Les États-Unis ont renouvelé leur appel aux alliés pour qu’ils augmentent les dépenses de défense à 5 % du PIB — une demande qui devrait être au cœur du sommet de l’OTAN à La Haye. Si cet objectif était atteint, le budget militaire de l’Europe dépasserait ses dépenses publiques cumulées de santé, d’éducation et de transports — une réalité qui est déjà celle des États-Unis aujourd’hui.

Deux visions de la sécurité

Au fond, ce débat oppose deux conceptions de la sécurité qui ne sont pas nécessairement incompatibles, mais que les contraintes budgétaires forcent à s’affronter.

La vision géopolitique part d’un constat simple : la paix en Europe est aujourd’hui menacée comme elle ne l’avait plus été depuis 1945. L’invasion de l’Ukraine a démontré que la dissuasion par la faiblesse ne fonctionne pas. Dans cette optique, investir dans la défense est une condition préalable à tout développement humain : sans sécurité, il n’y a pas de progrès social possible. Et si la recherche duale produit, comme le montre l’étude de Science, des innovations qui bénéficient ensuite à l’ensemble de la société, l’argument économique renforce l’argument sécuritaire.

La vision humaniste, portée notamment par l’ONU, les ONG et certains économistes, rappelle que la sécurité mondiale a continué à se détériorer malgré un investissement militaire croissant depuis dix ans, et que cette trajectoire a coïncidé avec un retard spectaculaire dans la réalisation des objectifs de développement durable. Plus d’armes n’a pas produit plus de paix. Et les ressources consacrées à la menace militaire manquent cruellement là où les besoins sont les plus urgents : Sahel, Corne de l’Afrique, Asie du Sud.

Ce que dit la science, vraiment

Il importe de ne pas instrumentaliser l’étude publiée dans Science. Ses auteurs eux-mêmes soulignent ses limites. Certains chercheurs estiment que la définition retenue du double usage est trop large et risque de vastement surestimer le volume de la recherche duale, car les raisons ayant conduit à un examen sécuritaire d’un brevet ne sont pas toujours connues.

Ce que l’étude démontre, c’est que la frontière entre science militaire et science civile est poreuse — et que cette porosité peut être, dans certaines conditions, scientifiquement féconde. Ce n’est pas la même chose que légitimer l’explosion des budgets de défense au détriment des besoins humains.

Un équilibre à réinventer

Le réarmement de l’Europe est une réalité que les faits géopolitiques rendent compréhensible. Mais il serait dangereux de laisser l’urgence sécuritaire étouffer le débat démocratique sur les arbitrages qu’il implique. Les projections de l’ONU sont alarmantes : si les tendances actuelles se poursuivent, les dépenses militaires pourraient atteindre entre 4 700 et 6 600 milliards de dollars d’ici 2035 — des sommes qui dépassent largement les besoins estimés pour combler le déficit annuel des Objectifs de Développement Durable.

La véritable question n’est pas « défense ou développement ? » — elle est : comment construire des sociétés assez justes, assez fortes et assez souveraines pour ne pas avoir à choisir ? Et cette question-là mérite un débat public que ni les bureaucraties de l’OTAN ni les industriels de l’armement ne sont en mesure de trancher seuls.

Sources : SIPRI (Institut international de recherche sur la paix de Stockholm), rapport du Secrétaire général de l’ONU « La sécurité dont nous avons besoin » (septembre 2025), Nature / Science (juin 2026), OCHA, HCR, Les Cahiers de Santé et de Protection Sociale (juin 2025), Franceinfo, L’Usine Nouvelle.

Mots-clés :
Réarmement européen · Budget défense · Recherche duale · OTAN · SIPRI · Aide humanitaire · ONU · Dépenses militaires · DARPA européenne · Innovation civile · Sécurité humaine · Dette publique · Géopolitique · Guerre Ukraine · Arbitrages budgétaires


Voir en ligne : Europe, guerre, armement

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