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Hadj 2026 en Algérie : l’aide de l’État questionnée des préceptes du Coran

Devises publiques, priorités sociales, islamisme officiel et ce qui brise la frontière entre foi et légitimité...

mercredi 23 septembre 2026, par Azouz Benhocine

Chaque année, l’État algérien annonce une allocation en devises pour les futurs pèlerins du hadj — autour de 1 000 dollars pour 2026. Derrière ce geste présenté comme une faveur présidentielle se cache un débat plus large : est-il légitime que l’argent public finance un devoir religieux que le Coran réserve à ceux qui en ont les moyens ? Alors que routes dégradées, écoles surchargées et chômage restent sans réponse, la prérogative discrétionnaire du raïs devant la lecture malékite et rationnelle des préceptes du livre nous apprend une dérive pour la légitimité politique.

Hadj 2026 : quand l’aide publique devient un instrument de légitimité

Pour la campagne du hadj 2026, le pouvoir algérien entend à nouveau afficher son soutien aux pèlerins, notamment à travers une allocation en devises dont le montant a été évoqué, dans les annonces récentes, autour de 1 000 dollars. Présentée comme une attention présidentielle envers les futurs hadjis, cette mesure peut sembler généreuse à première vue. Mais elle soulève une question politique, économique et religieuse fondamentale : est-il juste que l’État mobilise l’argent public et des devises rares pour financer, même partiellement, un devoir religieux que le Coran réserve explicitement à ceux qui en ont les moyens ?

Le problème n’est pas le pèlerin, ni son aspiration spirituelle. Le hadj est pour beaucoup de musulmans un rêve profond, un moment de recueillement et d’accomplissement. Le problème est le choix de l’État : dans un pays où le chômage, la précarité, la crise de l’école, la faiblesse de certains services de santé et l’état préoccupant de nombreuses villes appellent des investissements urgents, l’aide publique au pèlerinage apparaît comme une priorité discutable.

Dans de nombreuses communes algériennes, les citoyens vivent au milieu de routes dégradées, d’éclairage insuffisant, de caniveaux bouchés, de déchets abandonnés et de décharges sauvages. Des villages manquent d’équipements culturels, de transports réguliers, de structures sportives ou de centres de soins correctement dotés. L’école publique souffre de classes surchargées, de programmes fragiles, de manque de formation continue et d’inégalités entre régions. Dans ce contexte, une aide au hadj ne peut pas être examinée seulement à travers l’émotion religieuse : elle doit être confrontée à la réalité sociale.

Le Coran : le hadj est un devoir pour celui qui en a les moyens

Le texte coranique est très clair sur la condition financière du pèlerinage. Le verset central est celui de la sourate Al Imran :
« Et c’est un devoir envers Allah pour les gens qui ont les moyens d’aller faire le pèlerinage de la Maison. »
(Coran, 3:97)

L’expression décisive est : « ceux qui en ont les moyens ». En arabe, man istatâ‘a ilayhi sabîlan renvoie à la capacité réelle : capacité financière, physique, matérielle et sécuritaire. Le pèlerinage n’est pas présenté comme une obligation devant être rendue artificiellement accessible par des ressources publiques, surtout lorsque celles-ci proviennent d’une population dont une partie peine à financer ses besoins élémentaires.

Le Coran ordonne bien d’accomplir le pèlerinage :
« Et accomplissez pour Allah le pèlerinage et la ‘umra. »
(Coran, 2:196)

Mais cette injonction doit être lue avec la condition explicite du verset 3:97. Le hadj n’est pas une obligation qui pèse sur le pauvre, l’endetté, le malade ou celui qui doit d’abord subvenir aux besoins de sa famille. La tradition juridique musulmane a d’ailleurs généralement considéré que les dépenses du foyer, la sécurité du voyage et l’absence de dettes insurmontables font partie des conditions de la capacité.

Le Coran rappelle aussi un principe de mesure :
« Allah n’impose à aucune âme une charge supérieure à sa capacité. »
(Coran, 2:286)

Et, à propos de la dépense :
« Ils t’interrogent sur ce qu’ils doivent dépenser. Dis : “L’excédent”. »
(Coran, 2:219)

Il serait donc abusif d’affirmer que toute aide publique au hadj est, en soi, interdite par le Coran. Un don individuel, une solidarité familiale ou associative peuvent permettre à une personne de voyager. Mais faire du financement public du pèlerinage une politique de prestige est difficilement compatible avec l’esprit de responsabilité, de justice et de hiérarchisation des besoins que porte le texte coranique.

Le Coran n’ordonne nulle part à l’État de subventionner le pèlerinage avant de garantir la dignité quotidienne des citoyens. En revanche, il condamne le gaspillage :
« Ne gaspille pas indûment. Car les gaspilleurs sont les frères des diables. »
(Coran, 17:26-27)

Appliqué à la gestion publique, ce principe invite à la prudence : l’argent de tous ne devrait pas servir d’abord à produire des effets symboliques, mais à répondre aux urgences collectives.

Une question de priorités économiques et sociales

À l’échelle d’un budget national, une allocation de 1 000 dollars par pèlerin ne provoque pas, à elle seule, l’effondrement de l’économie algérienne. Il faut éviter les exagérations. Mais si l’on considère plusieurs dizaines de milliers de bénéficiaires, la somme représente rapidement plusieurs dizaines de millions de dollars, sans compter les coûts administratifs, sanitaires, consulaires ou logistiques liés à l’encadrement du pèlerinage.

Dans une économie où les devises sont précieuses, où les importations de médicaments, de technologies, de pièces industrielles et de matériel éducatif dépendent largement de recettes extérieures, chaque dépense en monnaie forte mérite un débat public. L’État devrait dire clairement : s’agit-il d’un don direct, d’une allocation de change à taux préférentiel, d’une subvention indirecte ou d’une prise en charge partielle des coûts ? Quelle est la facture totale ? Et surtout : quelles dépenses sociales sont sacrifiées ou retardées en contrepartie ?

Il y a une injustice de principe : le citoyen qui ne part pas au hadj — parce qu’il est pauvre, jeune, malade, chrétien, non croyant, ou simplement parce qu’il préfère investir dans l’éducation de ses enfants — contribue lui aussi, par les ressources nationales, à une aide réservée à un groupe de bénéficiaires tirés au sort ou sélectionnés dans le cadre d’un quota.

Le populisme religieux comme substitut à la confiance politique

Cette politique s’inscrit dans une logique populiste bien connue : offrir une mesure visible, émotionnelle et sacralisée, plutôt que traiter les problèmes structurels. Une allocation pour le hadj produit immédiatement une image de générosité présidentielle. Elle permet au pouvoir de se présenter comme protecteur de l’islam, proche du peuple et attentif aux sensibilités religieuses.

C’est d’autant plus tentant pour des autorités dont la représentativité et la crédibilité sont contestées par une partie de la population, notamment en raison de l’abstention, de la fermeture du jeu politique et d’un sentiment durable de distance entre les institutions et les citoyens. Lorsqu’un pouvoir peine à convaincre par la qualité de l’école, la création d’emplois, la justice sociale ou la transparence administrative, il peut chercher à se légitimer par des gestes religieux spectaculaires.

C’est ici qu’il faut parler, avec précision, d’« islamisme officiel ». Il ne s’agit pas de confondre l’islam, foi personnelle de millions d’Algériens, avec l’islamisme comme projet politique. Mais lorsque la référence religieuse est mobilisée pour consolider l’autorité, détourner le débat social ou neutraliser la critique, elle devient un outil de gouvernement. Le religieux n’est plus seulement une conviction : il devient une mise en scène de légitimité.

Le danger est de transformer la piété populaire en ressource politique. Au lieu de dire aux citoyens : « Nous vous devons un État efficace, des écoles solides, des villes propres et des emplois », le pouvoir leur dit implicitement : « Regardez, nous facilitons votre pèlerinage. » C’est une manière de déplacer le débat de la citoyenneté vers la gratitude.

Combattre le terrorisme sans céder le terrain idéologique

L’Algérie a payé un prix immense dans sa lutte contre le terrorisme d’inspiration islamiste. Cette expérience devrait conduire l’État à défendre une conception exigeante de la religion : une foi libre, éclairée, non violente, séparée de la manipulation politique et du clientélisme.

Il serait cependant injuste et dangereux de présenter les mosquées comme des lieux naturellement remplis de voleurs, de trafiquants ou de prédateurs. Une telle généralisation insulte les fidèles ordinaires et les imams intègres. En revanche, toute institution religieuse doit être soumise à des règles de transparence, de contrôle financier, de protection des mineurs et de responsabilité juridique. Lorsqu’il existe des faits de corruption, de trafic, d’abus sexuels ou de prédation, ils doivent être enquêtés et jugés, sans complaisance et sans silence corporatiste.

La réponse au terrorisme ne consiste pas à multiplier les bâtiments religieux ni à distribuer des privilèges religieux. Elle consiste à renforcer l’éducation critique, l’emploi des jeunes, la justice indépendante, la culture, la liberté de conscience et la dignité sociale. Une société abandonnée au chômage, à l’humiliation administrative et à la dégradation du cadre de vie devient plus vulnérable à tous les discours de colère, de ressentiment et de manipulation.

Aider les Algériens à vivre dignement chez eux serait une politique bien plus fidèle à l’éthique coranique que de financer leur départ ponctuel vers La Mecque. Le véritable respect de la religion commence peut-être par ceci : ne pas l’utiliser comme un substitut à la bonne gouvernance.

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