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Algérie : le Hirak a échoué, les nouveaux despotes recyclent le sérail maudit

Après la chute de Bouteflika, dernier moudjahid au pouvoir, l’Algérie aux mains de bureaucratiques plus cruels

mardi 22 septembre 2026, par Djamel Damien Boucheref

Six ans après le départ forcé d’Abdelaziz Bouteflika, dernier représentant de la génération des moudjahidine à occuper le pouvoir, le constat s’impose : le Hirak n’a pas produit la rupture démocratique qu’il espérait. À la place du système Bouteflika s’est installée une nouvelle génération de despotes, non plus issus du maquis mais de l’appareil bureaucratique et militaire — signe que le mouvement populaire, malgré son ampleur et sa discipline, n’a jamais réussi à transformer sa force de rue en levier institutionnel.

Le Hirak de 2019 demeure sur le gué. Son ambition de rompre avec des modes de gouvernance qui avaient failli à concrétiser une aspiration démocratique fondatrice s’est heurtée à l’impératif de stabilité du pays. Une tempête menaçait de déraciner un cocotier déjà fragilisé par la cruauté de la « décennie noire », à laquelle avait succédé le long règne d’Abdelaziz Bouteflika — cet ancien combattant de la libération, accroché à son trône jusqu’à l’épuisement.

Les manifestations de rejet des caciques du pouvoir n’assuraient nullement une transition apaisée. Trois menaces planaient simultanément : la nébuleuse islamiste Rashad, qui n’avait jamais renoncé à ses ambitions ; les mouvances berbéristes radicalisées, portées par le rejet de la marginalisation identitaire amazighe ; et l’agenda du Makhzen marocain, jamais avare d’ambiguïté sur les frontières héritées de la colonisation. Ces trois lignes de fracture, toujours actives, guettaient la moindre faiblesse de l’institution militaire pour s’engouffrer dans la brèche.

Les activistes rêvaient d’une nouvelle ère, tandis que les résidus de l’islamisme, jamais totalement éradiqués depuis les années de plomb, conservaient des relais locaux solides. Chacun cherchait à capter un soulèvement dont l’origine, contrairement à l’image d’Épinal d’une foule spontanément en colère, restait plus trouble qu’il n’y paraissait.

Présenter un raïs diminué à plus de 90 % pour un cinquième mandat ne pouvait relever de la seule improvisation du sérail — c’est le prétexte que beaucoup de militants ont pris pour la cause elle-même. Mais le réveil des forces vives, sous la protection tacite de l’armée, rappelait étrangement 1991-1992, lorsque l’annulation du processus électoral avait déjà stoppé net une échéance jugée périlleuse.

Un mouvement sans boussole, une armée aux commandes

Le mouvement social n’a pas atteint son objectif, pour des raisons qui tiennent parfois à sa propre impréparation doctrinale, fondée sur un « dégagisme » plus émotionnel que stratégique. Débarrasser l’État-nation, encore inachevé dans sa sécularisation, de la « issaba » (la « bande ») Bouteflika revenait, dans les faits, aux officiers eux-mêmes. Les manifestants, galvanisés mais peu structurés, virent leur mobilisation partiellement instrumentalisée, notamment par les réseaux de Rashad.

Les logiques de blocage héritées d’octobre 1988 — première grande insurrection populaire contre le parti unique — n’ont, en réalité, jamais été démantelées. Les tenants du statu quo, hostiles à toute alternance réelle, ont continué d’occuper le terrain de la mémoire nationale pour mieux s’y maintenir.

La chute du dernier moudjahid encore au pouvoir illustre à elle seule le vertige institutionnel du pays. Le 2 avril 2019, sous la pression du Hirak et à la demande expresse du chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah — l’homme que lui-même avait nommé —, Abdelaziz Bouteflika a présenté sa démission. Ni le Conseil constitutionnel, ni le Parlement, ni aucune instance de la République n’a formellement organisé cette reddition : elle s’est jouée dans un huis clos institutionnel, sans qu’aucune voix du sérail ne juge utile d’expliquer publiquement la déchéance du raïs au regard de la loi fondamentale.

Le procès de Blida : quand l’armée règle ses comptes

Ce que la rue réclamait depuis février, l’armée l’a exécuté à sa manière — en purgeant à la fois le clan présidentiel et les services qui l’avaient longtemps chapeauté. Dès le mois de mai 2019, quelques semaines seulement après le départ de Bouteflika, Gaïd Salah fait arrêter Saïd Bouteflika, frère cadet et conseiller spécial du président déchu, surnommé le « président-bis » tant son influence s’était substituée à celle d’un chef de l’État frappé d’aphasie depuis son AVC de 2013.

À ses côtés tombent deux figures qui incarnaient, plus que quiconque, l’État profond algérien : le général-major Mohamed Mediène, dit « Toufik », qui dirigea pendant vingt-cinq ans le tentaculaire Département du renseignement et de la sécurité (DRS) — un homme qu’on surnommait, au faîte de sa puissance, le « Dieu de l’Algérie » — et son ancien bras droit devenu son successeur, le général Athmane Tartag, dit « Bachir ». La secrétaire générale du Parti des travailleurs, Louisa Hanoune, figure trotskiste connue pour ses accointances avec le clan présidentiel, complète ce quatuor d’accusés.

Le grief retenu contre eux tenait à deux réunions secrètes, tenues les 27 et 31 mars 2019 dans la résidence d’État de Dar El Afia, où les protagonistes auraient examiné la situation politique du pays à un moment jugé critique pour la chaîne de commandement militaire. Jugés en urgence par le tribunal militaire de Blida, ils sont condamnés le 25 septembre 2019, au terme d’un procès à huis clos expédié en trois jours, à quinze ans de réclusion criminelle pour « complot contre l’autorité de l’État » et « atteinte à l’autorité de l’armée ». En appel, en février 2020, la peine est confirmée pour les trois hommes ; Louisa Hanoune voit la sienne réduite à trois ans, dont neuf mois ferme déjà purgés, et sort de détention le soir même du verdict.

L’épisode ne s’arrête pourtant pas là, et c’est ce qui rend le dossier révélateur des rapports de force internes au pouvoir : en novembre 2020, la Cour suprême casse le jugement de Blida, avant que la cour d’appel militaire ne prononce, en janvier 2021, l’acquittement pur et simple de Saïd Bouteflika, des généraux Mediène et Tartag, et de Louisa Hanoune. Ce retournement, survenu peu après le retour d’exil du général Khaled Nezzar — lui aussi initialement condamné par contumace puis blanchi —, a été lu par nombre d’observateurs comme le signe d’une recomposition, sinon d’une réconciliation, au sein même de l’appareil militaro-sécuritaire.

Un an de purge, une décennie d’inertie

Entre l’arrestation de mai 2019 et l’acquittement de janvier 2021, l’armée aura ainsi mené sa propre épuration, sur son propre calendrier, avec ses propres tribunaux — celui de Blida, compétent en matière militaire — indépendamment du tempo de la rue. Le Hirak, lui, continuait de battre le pavé chaque vendredi, sans jamais obtenir de prise réelle sur ce processus judiciaire mené en parallèle, ni sur la nomination du successeur de Bouteflika, Abdelmadjid Tebboune, élu en décembre 2019 dans un scrutin boycotté par une large partie des manifestants.

Se débarrasser d’un président aphasique, comme l’armée l’avait déjà fait avec Chadli Bendjedid en 1992 ou porté Ali Kafi au pouvoir la même année, relevait moins d’une conversion démocratique que de la gestion d’une crise de succession — la coïncidence entre cette demande populaire et l’intérêt de l’institution militaire à se délester d’un clan devenu encombrant. Ce que préconisait justement Saïd Bouteflika lui-même, avec la complicité alléguée de Louisa Hanoune et d’autres connivences du sérail : gérer la transition de l’intérieur, sans jamais la confier à la rue.

C’est peut-être là que se noue tout le paradoxe du Hirak algérien : un mouvement d’une ampleur et d’une discipline pacifique rares dans la région, mais qui n’a jamais réussi à transformer sa force numérique en levier institutionnel — laissant l’armée trancher, seule, entre ses propres clans, ses propres procès et ses propres révisions de jugement.

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Voir en ligne : Hirak en Algérie

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