Une guerre civile aux racines profondes
La « décennie noire » qui ensanglante l’Algérie entre 1990 et 2000 ne se limite pas à un conflit interne entre l’État algérien et les mouvances islamistes armées. Née de l’interruption du processus électoral de 1991-1992, cette guerre civile a progressivement muté en un phénomène régional dont les conséquences se font encore sentir aujourd’hui dans l’ensemble de la bande saharo-sahélienne. Le Groupe islamique armé (GIA), responsable des massacres de civils qui ont marqué cette période, a connu en 1998 une scission majeure : 10un groupe dissident du GIA, le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), basé principalement à la périphérie de la Kabylie, se constitue en 1998, se dissociant des massacres et visant principalement l’armée et la police, rejetant l’amnistie et poursuivant son combat.
Cette scission est fondamentale pour comprendre la suite des événements : le GSPC, en cherchant à se démarquer des exactions du GIA contre les populations civiles, va progressivement réorienter sa stratégie vers le sud, vers les espaces désertiques moins contrôlés par l’État algérien.
La bascule saharienne : de Belmokhtar à Droukdel
C’est dans ce contexte que la figure de Mokhtar Belmokhtar devient centrale. 11De retour en Algérie en 1993, au début de la décennie noire, il rejoint le Groupe islamique armé, et crée une unité basée principalement dans le Sahara, avant de rejoindre en 1998 le Groupe salafiste pour la prédication et le combat. Surnommé « Belaouar » ou « Mr. Marlboro », 4l’intérêt stratégique des zones désertiques existait déjà pour les GIA pour des raisons logistiques et financières, comme le rappelle le personnage de Mokhtar Belmokhtar, impliqué dans le trafic de cigarettes dans les régions frontalières entre Mauritanie, Mali et Algérie depuis les années 1990, et ayant tissé des liens matrimoniaux avec certaines tribus locales. Cette implantation tribale et commerciale dans le grand Sud constitue le socle sur lequel s’est bâtie, des années plus tard, l’économie criminelle du jihadisme sahélien : trafics, enlèvements contre rançon, contrebande.
Le tournant décisif intervient en 2003, avec l’enlèvement de 32 touristes européens dans le sud algérien, opération qui ouvre une ère de prises d’otages étendue à toute la région. 17Le GSPC, puis AQMI, a enlevé de nombreux étrangers contre rançon, en commençant en février 2003 avec 32 touristes dans le sud de l’Algérie, puis d’autres en Tunisie, au Niger, au Mali et en Mauritanie.
L’internationalisation idéologique du mouvement s’opère sous la direction d’Abdelmalek Droukdel, qui prend la tête du GSPC en 2004. 12En 1998, alors que le pouvoir du GIA est en déclin, le groupe se scinde pour donner naissance au Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat, dont Droukdel prend la tête en 2004. C’est sous son commandement que s’opère la bascule vers le jihadisme global : 10en 2006, Abdelmalek Droukdal, alias Abou Moussab Abd El-Ouadoud, le no 1 du GSPC algérien, sous le parrainage d’Abou Moussab El-Zarqaoui, fait allégeance à Al-Qaïda, et le GSPC devient Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI).
Cette allégeance n’est pas qu’un simple changement de nom. Elle marque l’entrée officielle du jihadisme algérien dans une dynamique transnationale, avec un déplacement du centre de gravité opérationnel vers le Sahel. 17Le groupe opère principalement dans les zones côtières du nord de l’Algérie et dans certaines régions désertiques du sud de l’Algérie, du nord du Mali, de l’est de la Mauritanie et de l’ouest du Niger. Dès 2005, l’attaque de la caserne mauritanienne de Lemgheity, menée par des combattants sous les ordres de Belmokhtar, démontre la capacité de projection de ces groupes bien au-delà des frontières algériennes.
La régionalisation du conflit et la militarisation du Sahara
L’analyse de Salim Chena, spécialiste des dynamiques saharo-sahéliennes, souligne combien cette extension méridionale a transformé la perception même de la région. 4La perception du Sahel a été considérablement bouleversée avec cette implantation terroriste ; traditionnellement envisagée comme un enjeu de sécurité humaine, cette partie du monde est désormais en voie de militarisation aiguë avec en toile de fond une hausse de l’insécurité et une instabilité chronique. Le chercheur va plus loin en identifiant un mécanisme de contagion directe : 4la régionalisation de la guerre civile algérienne semble avoir créé un complexe conflictuel parti du Maghreb pour s’étendre en Afrique de l’Ouest, mais sans pour autant avoir fait émerger une communauté de sécurité entre les États de la région et les acteurs extérieurs.
Cette absence de coordination sécuritaire durable illustre un paradoxe central : alors même que la menace prend sa source dans l’histoire algérienne, l’Algérie peine à construire avec ses voisins sahéliens une réponse commune pérenne. Les tentatives institutionnelles, comme le Comité d’État-major opérationnel conjoint (CEMOC) créé en 2009 à Tamanrasset avec la Mauritanie, le Mali et le Niger, se sont révélées largement inopérantes. Sur le plan opérationnel, Alger a même tenté de jouer sur les rivalités internes à l’organisation jihadiste, cherchant à exploiter les tensions entre Belmokhtar et Droukdel, sans parvenir à en tirer un avantage stratégique décisif, l’un des postulats de cette stratégie étant précisément erroné : l’idée que Belmokhtar avait renoncé au jihad.
La perte de leadership diplomatique algérien
C’est peut-être sur le terrain diplomatique que les conséquences de la décennie noire sont les plus durables et les plus paradoxales. L’Algérie, qui s’est longtemps présentée comme le médiateur naturel et le garant de la stabilité régionale grâce à son expérience de la lutte antiterroriste, se retrouve aujourd’hui confrontée à une érosion sans précédent de son influence auprès des pays qu’elle a contribué, malgré elle, à déstabiliser.
Cette dégradation s’est cristallisée avec la crise algéro-malienne récente. 20L’Algérie était considérée comme « le parrain du terrorisme sahélien » par les nouvelles autorités de l’Alliance des États du Sahel (AES), un renversement complet de perception pour un pays qui avait fondé sa diplomatie régionale sur son statut d’expert en contre-terrorisme. Les tensions se sont même traduites par des actes concrets : 20en avril 2025, un drone malien avait été abattu par l’armée algérienne, mesure qui avait conduit les trois pays de l’AES à rappeler leurs ambassadeurs à Alger.
Cette marginalisation diplomatique est directement liée à l’héritage de la décennie noire et à ses prolongements jihadistes. Comme le résume un observateur de la région, 22autrefois considérée comme un médiateur incontournable dans les crises du Sahel, l’Algérie se retrouve aujourd’hui marginalisée et accusée par ses voisins du Sud. L’ironie de l’histoire veut que le pays qui a le plus contribué, par la dissémination de ses propres combattants et de ses réseaux logistiques, à l’implantation du jihadisme dans le Sahara puis le Sahel, soit désormais perçu par les régimes sahéliens comme une source du problème plutôt que comme une partie de la solution.
Le chercheur Salim Chena nuance toutefois cette lecture en insistant sur l’endogénéisation progressive du phénomène : 2« le djihadisme sahélien est dorénavant un phénomène largement endogène, reposant sur ses propres réseaux, ressources et dynamiques locales ». Cette évolution ne doit cependant pas occulter la matrice originelle : c’est bien la guerre civile algérienne, ses acteurs, ses méthodes et ses réseaux transfrontaliers tissés dès les années 1990 qui ont fourni la matrice organisationnelle et humaine du jihadisme sahélien contemporain.
Vers quel épilogue s’incline le rayonnement prétendu de l’Algérie ?
Trente ans après le début de la décennie noire, ses effets continuent de structurer la géopolitique saharo-sahélienne. La trajectoire qui mène du GIA au GSPC puis à AQMI, portée par des figures comme Droukdel et Belmokhtar, a transformé un conflit national en une menace régionale durable. Plus significatif encore, cette histoire a fini par se retourner contre son pays d’origine : l’Algérie, longtemps perçue comme le rempart et le médiateur incontournable du Sahara, doit aujourd’hui reconquérir une influence diplomatique érodée par le poids de son propre passé jihadiste, dans une région qu’elle a contribué, sans le vouloir, à déstabiliser durablement.
Mots-clés : décennie noire Algérie, GSPC, AQMI, Abdelmalek Droukdel, Mokhtar Belmokhtar, islamisme Sahel, diplomatie algérienne Mali, guerre civile algérienne, terrorisme saharien, GIA
Sources :
– Timbuktu Institute
– Iinstitut-Thmas-More
– AfricaCenter
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