L’action « Salem » est un coup fort contre les trafics à l’ouest de la méditerranée et n’a rien d’anecdotique. La Guardia Civil, la police nationale espagnole et Europol attribuent au réseau au moins 64 traversées clandestines, plus de 2 000 migrants convoyés et plus de 24 millions d’euros de profits sur le seul volet migratoire. Selon les enquêteurs, les mêmes embarcations servaient à acheminer des drogues vers l’Algérie puis, au retour, à transporter des migrants vers les côtes espagnoles, avec des passages facturés jusqu’à 12 000 euros par personne.
78 arrestations, une seule en Algérie : le compte n’y est pas
L’opération « Salem », menée par la Police nationale espagnole et la Guardia Civil avec l’appui d’une cellule spéciale du nouveau Centre européen d’Europol contre le trafic de migrants (ECAMS), affiche un bilan impressionnant sur le papier : 78 interpellations, 27 mises en détention, quatre « cibles de grande valeur ». Mais à y regarder de plus près, la géographie du coup de filet dément le récit qui l’accompagne. La quasi-totalité des interpellations a eu lieu sur le sol espagnol — Almería (36), Murcie (13), Alicante (11), Ibiza (6), jusqu’en Galice — contre une seule en Algérie. Dix-sept perquisitions, elles aussi, se sont déroulées exclusivement dans les provinces d’Almería, Murcie, Carthagène et Alicante. Bref : l’Espagne fait tout le travail judiciaire, l’Algérie encaisse le narratif.
Du cannabis « algérien » : une erreur ou un raccourci qui arrange tout le monde ?
C’est le point qui grince le plus. Le communiqué d’Europol évoque de la « résine de cannabis » transitant depuis l’Algérie vers l’Espagne, comme si ce pays était un maillon de la production régionale de haschisch. Or aucun rapport sérieux — à commencer par ceux de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime — ne situe la culture du cannabis en Algérie : c’est le Maroc, via le Rif, qui concentre historiquement l’essentiel de la production nord-africaine de résine. Attribuer à Alger un trafic de cannabis relève soit d’une confusion factuelle embarrassante pour une agence qui se veut experte en criminalité organisée, soit d’un raccourci qui, consciemment ou non, redessine la carte du narcotrafic régional au détriment d’un seul pays.
Une omission qui en dit long : la nationalité des suspects, angle mort du communiqué
Autre trou noir dans le récit européen : ni Europol, ni la Police nationale espagnole, ni la Guardia Civil ne précisent la nationalité des 78 personnes interpellées. Difficile pourtant de clamer haut et fort que l’Algérie est le « point d’ancrage » d’un réseau sans produire la moindre donnée sur qui a été arrêté et d’où viennent ces individus. Un flou qui, loin d’être un détail technique, fragilise l’ensemble de la construction narrative du communiqué.
Ce que le communiqué ne dit pas : la logistique du crime, elle, est bien européenne
Ironie du sort : le texte d’Europol lui-même précise que les bases opérationnelles du réseau étaient situées en Espagne, mais aussi en France — à Marseille —, en Belgique, au Portugal, en Italie et en Pologne, et que le commandement stratégique résidait en France et en Belgique. Autrement dit, le cœur décisionnel et logistique de l’organisation criminelle n’était pas algérien mais bien européen. La communication de l’agence, en insistant sur l’axe Espagne-Algérie, occulte cette réalité pourtant écrite noir sur blanc dans son propre communiqué.
Mocro-mafia, terreur des truands du cannabis du Maroc en Europe.
PENDANT CE TEMPS : deux coups de filet, bien réels ceux-là, contre le narcobanditisme marseillais
Ce qui rend le cadrage d’Europol d’autant plus mal venu, c’est qu’il intervient au moment même où la coopération judiciaire franco-algérienne produit, elle, des résultats concrets et vérifiables — sans besoin d’enjoliver la réalité.
Mehdi Laribi, le fondateur de la DZ Mafia rattrapé à Alger
Mercredi 5 août, la Chancellerie a révélé que Mehdi Laribi, présenté comme l’un des fondateurs de la DZ Mafia, a été interpellé en Algérie fin juillet et placé sous contrôle judiciaire, a appris franceinfo mercredi 5 août de sources concordantes. Surnommé « Tic », l’homme de 36 ans est, selon des sources policières à franceinfo, l’un des cinq ou six membres fondateurs du groupe criminel. Il avait quitté la France pour opérer depuis l’étranger, et les enquêteurs français le soupçonnaient d’avoir trouvé refuge en Algérie ; en tant que double national, il ne pouvait être extradé, l’Algérie n’extradant pas ses ressortissants. C’est dans un contexte de relance diplomatique — le ministre de la Justice Gérald Darmanin s’était rendu à Alger en mai pour relancer la coopération judiciaire entre les deux pays — que les autorités algériennes ont mis à exécution le mandat d’arrêt international délivré par la justice française contre Mehdi Laribi. Darmanin a lui-même confirmé l’interpellation sur X, saluant une « cible prioritaire de la justice française dans la lutte contre la drogue et la criminalité organisée ».
Rachid Djeha, le parrain de la Castellane, tombe à son tour
Trois jours plus tard, rebelote. Un deuxième narcotrafiquant présenté comme proche de la DZ Mafia, Rachid Djeha, a été interpellé en Algérie par les autorités locales, a annoncé jeudi 6 août le ministre français de la Justice, Gérald Darmanin. Selon RTL, Rachid Djeha a été interpellé en Algérie le 3 août puis placé sous contrôle judiciaire ; il est considéré comme l’un des parrains de la cité de la Castellane à Marseille, ainsi que le fut son grand frère Mohamed Djeha. Franceinfo précise que Rachid Djeha, le frère de Mohamed Djeha, alias « Mimo », à la tête du narcotrafic dans la cité de la Castellane, sans lien avec la DZ Mafia, faisait partie des cibles prioritaires de la justice française — il est notamment visé dans le dossier dit « Empire », qui avait donné lieu à une vingtaine d’interpellations à Marseille en avril 2025. Quant à son frère aîné, un des plus importants narcotrafiquants de France, il avait quant à lui été arrêté en juin 2023 en Algérie, où il purge sa peine.
Réagissant à cette nouvelle prise, Darmanin a salué sur X une « nouvelle preuve de notre efficacité dans la lutte contre la criminalité organisée », se félicitant de la « coopération relancée au service de la sécurité » des deux pays. Ces deux arrestations, transmises lors de la visite du ministre à Alger en mai dernier selon les recoupements de la presse, dessinent une réalité bien plus tangible que le narratif diffus d’Europol : celle d’une coopération judiciaire bilatérale qui, mandat d’arrêt après mandat d’arrêt, rattrape effectivement des cibles prioritaires — sans qu’il soit besoin, pour cela, de transformer l’Algérie en plaque tournante fantasmée du cannabis européen.
Silence radio à Alger sur le communiqué Europol
La réalité la diplomatie algérienne post-Bouteflika est ruineuse pour l’image du pays dit "Mecque des révolutionnaires. Aussi bien l’impuissance face aux hostilités exogènes que la gestion despotique du débat interne échappent aux nouveaux dirigeants. La construction du champ démocratique est chapotée par une bureaucratie autoritaire. Elle fait de la nation phare en Afrique un bastion de fléaux sociaux. Pour l’héritage de l’intégrisme islamiste, voulu contre les citoyens éclairés, sans appartenir au système corrompu dont le personnel est assoiffé de pouvoir pour la main-basse sur la rente des hydrocarbures, l’Algérie est empaquetée dans l’obscurantisme.
À ce jour, aucune réaction officielle du ministère algérien des Affaires étrangères n’a été rendue publique concernant le communiqué d’Europol sur l’opération « Salem ». Un silence qui contraste avec la sensibilité diplomatique bien connue d’Alger sur ce type de sujet — le pays avait par exemple vivement réagi par le passé à des accusations jugées infondées émanant d’autorités françaises, dénonçant alors un « argumentaire vermoulu et farfelu » et une « cabale judiciaire inadmissible ». Reste à savoir si le grief — cette fois porté par une agence européenne et non par Paris — sur la question spécifique du cannabis, produit qui n’est pourtant pas cultivé sur le sol algérien, finira par appeler une mise au point similaire.
En creux, l’ironie est cinglante : c’est au moment précis où Alger démontre, par deux arrestations concrètes, sa capacité à coopérer loyalement avec la justice française, qu’Europol choisit de la présenter comme le point d’ancrage d’un trafic de cannabis qu’elle ne produit pas. Un cadrage qui dessert la crédibilité même du communiqué — et, par ricochet, celle de l’agence qui l’a rédigé.
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SOURCES, outre communiqué EUROPOL en haut :
- https://www.lemonde.fr/en/france/article/2026/08/05/algeria-arrests-suspected-drug-lord-at-france-s-request_6756175_7.html
- https://apnews.com/article/36adc86a30c6d07392345783656b430f
- https://www.europol.europa.eu/media-press/newsroom/news/operation-against-criminal-network-smuggling-migrants-between-algeria-and-spain-nine-arrests
- https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/06/21/arrete-en-algerie-mohamed-djeha-etait-l-un-des-plus-gros-trafiquants-de-drogue-a-marseille_6178630_3224.html
- https://www.aps.dz/en/world/world/mq85tumw-quantities-of-seized-cannabis-expose-makhzen-s-involvement-in-flooding-europe-with-drugs




