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L’art contemporain, déjà autonome, tente à Liège de consolider ses libertés.

L’interface SPAC



Une oeuvre d’art contemporain en monument sur la place public.


dimanche 23 mars 2008
par Ebane Kunelide


Grâce à l’euroflamme nous ne sommes plus dans un questionnement des rapports entretenus par la société avec l’art, mais dans un acte de libération de l’élan de l’art par l’oscillation que l’oeuvre provoque, et permet de saisir, de la structure instituée et utilisée par le pouvoir économico-politique.

Présentation

L’œuvre d’art qui nous occupe est une sculpture placée dans la sphère publique depuis 2002. Un de ses rôles est de récolter de l’argent. Son principe de fonctionnement est simple : les passants sont invités à alimenter la machine, sculpture-horodateur, d’une pièce de 0.5, 1 ou 2 euros. Ils posent par là un acte qui nourrit l’art contemporain. Une fois l’argent inséré dans l’horodateur, une flamme jaillit de la sculpture et brûle durant une minute. Grâce à des accords passés avec deux entreprises, chaque activation de la sculpture génère une participation de ces dernières. Les recettes annuelles sont estimées à environs 1800 euros, sans compter l’investissement des deux grands mécènes privés : le Bureau d’étude Greisch S.A. et B.E.A. S.A.

Les fonds obtenus sont gérés par la SPAC (Sculpture Publique d’Aide Culturelle). La SPAC est la Société Publique d’Aide Culturelle. Cette asbl répartit le budget : 80% de l’argent va à l’acquisition d’œuvres d’art contemporaines et 20% est alloué aux frais de fonctionnement.

Chaque année, de nouvelles œuvres sont acquises. Celles-ci ont déjà été exposées au MAMAC en juin 2004 et dans les appartements du Gouverneur au Palais Provincial de Liège le 29 avril 2005. De plus une exposition annuelle est mise sur pied pour offrir au regard du grand public les dernières acquisitions. Un catalogue en quadrichromie accompagne les manifestations.

La SPAC veut promouvoir l’art contemporain liégeois et le sortir des griffes du CPAS (Centre Publique d’Aide Sociale en Belgique). Elle agit par un dispositif esthétique et ludique de proximité avec le citoyen. Elle veut rendre l’art accessible et visible au grand public. Elle constitue une collection d’art contemporain grâce à la volonté d’Alain De Clerck, d’un comité de prospection composés de spécialistes et de partenaires publics et privés.

Pour Alain De Clerck, le pilier porteur de l’innovant projet, le monde est la matière première pour l’élaboration d’un processus de création. Son art, celui des dispositifs, offre une réinterprétation des symboles universaux. Le comité de prospection compte Sophie Bodarwé, Julie Hanique, Bénédict Merlant, Françoise Safin et Mady Dethier. Les partenaires publics et privés sont : l’asbl Les Brasseurs centre d’art contemporain, la Ville de Liège et la Province de Liège.

Processus

Le grand public et l’art contemporain tissent des liens paradoxaux, souvent fondés sur le rejet et l’incompréhension. Ce trait de caractère de l’art, que nous supposons propre à notre temps, est probablement aussi vieux que l’histoire du monde occidental. Mais l’art réside ailleurs que sous la définition de ce que Jean François Lyotard appelle les grands récits .

L’art n’a jamais véhiculé ni voulu véhiculer de légitimité. Et outre l’idée selon laquelle l’art est une définition de l’art , il révèle sans fixer, processus. « L’art n’est pas un sujet fixe et bien définit. » Il se situe par notre expérience du monde. Face à l’art, le regard pleins de bonnes intentions n’existe plus : le regard ne vit plus. Cette faillite de notre regard est due à un manque de notre langage. Notre prise avec l’art s’articule avec le monde pour former un espace de liberté. La consistance d’un mouvement créé par l’œuvre et qui se superpose à sa matérialité tangible suscite des émotions. Des formes fragmentaires apparaissent par l’œuvre et la transfigure. De multiples intensités révèlent nos sens éprouvés comme espace de liberté.

Une allégresse voit le jour par la nécessaire mise à mort de l’impression d’un nous-même. L’accès à l’art passe par l’action de « se laisser prendre par l’aventure extrême que propose la prise de contact de la démarche créatrice d’un être qui se risque à penser. »

Dans notre époque qui foisonne de discours qui ensemble forment un monologue aseptisé et insipide, le regard génère des actes de lutte : l’art. Il naît par-delà toute intellectualisation, quand la mise à mort des réseaux idéologiques qui délimitent notre vue est accomplie. « La vérité ne se trouve pas dans l’ordre de la connaissance, elle se rencontre dans son désordre, comme un événement. (…)La vérité se présente comme une chute, comme un glissement et une erreur (…). »

Depuis la modernité et avec tous les changements qu’a connu la société occidentale depuis l’art des Salon du 19èmesiècle, la reconnaissance d’une œuvre d’art n’est plus une chose aisée. « Quand ce n’est pas le corps, ce sont les idées, les concepts et les attitudes qui deviennent art. »

L’art contemporain s’enrichit par les brèches que notre système sémantique ne peut appréhender. Il offre une autonomie du regard loin de tout raisonnement. Loin des codes devenus systèmes. Les critères de beauté, de rareté, de perfection technique et autres ne sont plus d’aucune utilité pour classifier, ordonner et diriger la définition de ce qu’est l’art dans la société occidentale. Depuis l’art de l’avant-garde, avec les dadaïstes et les constructivistes, les limites du champ artistique sont floues et ne se distinguent pas des bords de la vie sociale et/ou privée des artistes (de Marcel Duchamp à Jean Pierre Raynaud, en passant par Artaud, Andy Warhol, Piero Manzoni, Gina Pane, Orlan ou Sophie Calle, les exemples sont innombrables).

L’art s’expose à nous par le déplacement qu’il nous demande d’effectuer face à lui, par un rapport intime qu’il nous suggère avec le monde. L’art souligne la remise en question fondamentale du sujet : « les années 60 sont des années de violence et les productions artistiques qui matérialisent les sentiments de perte d’identité des sujets sociaux. » Cette épopée du sujet avait déjà été engagée dans la pensée occidentale depuis quelque temps. Et les 20ème et 21ème siècles ne viennent qu’attester sa désagrégation.

La manière dont l’œuvre est pensée par l’extérieur, par le regard de l’acteur anonyme , devient la matérialisation de ses propres enjeux. « Le dehors n’est pas une limite figée, mais une matière mouvante animée de mouvements péristaltiques, de plis et plissements qui constituent un dedans : non pas autre chose que le dehors, mais exactement le dedans du dehors ».

L’artiste questionne l’autre pour qu’il se positionne et détermine ce qui fait art. Par l’œuvre et par son environnement qui changent la perception du quotidien du citoyen. La présence d’une œuvre et la capacité de l’invité à l’éprouver se crée à l’encontre d’un processus qui le restreint idéologiquement et émotionnellement. L’artiste crée une œuvre par un mouvement qui surgit et le porte jusqu’au silence de sa propre conscience. Il prend appui sur ce qu’il perd de la connaissance de sa personne pour créer des formes inconnues jusque là. Ce regard créateur peut se mouvoir dans des manques, par des contrastes et des violences exercées sur le système mis en place. L’artiste révèle des fêlures. Par exemple « Daniel Buren refuse, lui, tout assujettissement des œuvres d’art aux cadres de représentation qui les gèrent en fait à leur insu. Aussi, ne considérant plus le cadre d’exposition comme un réceptacle neutre, déduit-il ses travaux des lieux où ils prennent place afin de les intégrer à l’œuvre elle-même. Et ce retournement conceptuel lui a permis d’élargir l’activité artistique à des zones jusque-là inexplorées du champ visuel. »

Face au marché de l’art et à ses affaires d’argent qui ambitionnent de fixer la valeur intrinsèque d’une œuvre d’art, nous voudrions ouvrir une brèche : l’art par l’art, ou encore, l’art montrant l’art (pour frôler la question du pouvoir de l’institution sur la définition de l’art et de son importance historique sur l’exposition des œuvres artistiques). Nous considérons l’œuvre étudiée, l’euroflamme, comme une machine créant un renouveau dans le corps social car elle implique l’invité public, acteur anonyme, dans une production spécifique qui mène dans une direction déterminée. Telle une répétition tangible du sens imprenable qu’est le processus artistique lui-même.

Ces citoyens se transforment en collaborateurs et l’espace publique est investi par une œuvre-machine constituant un interface-processus d’art. L’artiste n’a plus exactement un rôle de médiateur entre les visiteurs et le monde. Et devant la mondialisation et la globalisation qui tente d’uniformiser la culture, l’acte posé fait écran. Il engage à une résistance pour la spécificité culturelle. Il tente « la constitution d’une collection d’œuvres d’artistes contemporains liégeois » pour combler une lacune et promouvoir la qualité des créations de cette région.

L’euroflamme et la SPAC interviennent à deux niveaux dans notre compréhension de l’image de la valeur de l’art dans notre société. D’une part, elle met en évidence la particularité et la richesse régionale qui demeure, œuvre pérenne, au sein du monde de l’art contemporain. Et d’autre part, elle s’établit comme ouverture créatrice d’un nouveau procédé d’acquisition d’objets d’art. Elle se crée comme extension du champ de l’art et offre une vision différenciée du rapport qu’entretiennent certains plasticiens révolutionnaires à l’internationalisation de l’art et du marché de l’art.

Car même si nous retrouvons présentement une œuvre contextuelle disposée en dehors des galeries et engageant le spectateur comme acteur, aucune intention contestataire à l’encontre du système établi n’est à la source du projet. « On sait pertinemment que les tactiques de provocation, qui vont de pair avec le nouveau moralisme (…) sont de moins en moins efficaces. » Et que ces attitudes sont reprises par l’institution comme emblème des nouveaux dogmes de l’art en rébellion contre. Un exemple fort est celui du mouvement radical Dada rattrapé par le marché de l’art. Le mouvement est alors fragmenté de manière logique. Il se transforme en patrimoine et en propriété.

La pertinence de l’acte artistique liégeois tient à sa capacité d’appropriation d’une structure et au développement d’un sens jamais envisagé auparavant. Il intègre les différents codes organisationnels de celle-ci tout en gardant sa facture propre et originale. La démarche d’Alain De Clerck met à mal la pensée selon laquelle « l’art ne saurait constamment affirmer, il doit aussi infirmer, contester, faire part d’une position irréconciliable. On sait depuis Hegel et la Phénoménologie de l’Esprit combien regarder le négatif droit dans les yeux et s’attarder chez lui est une des conditions nécessaires à l’avènement de l’être. »

Effectivement, l’euroflamme propose une instrumentalisation de l’art par l’art. Le système de financement de l’art n’est pas contesté mais ajusté. Une reprise et un déplacement sont effectués. L’art prend la place du pouvoir économique et politique dans la gestion de ses propres subventions. Ce mouvement révèle la structure qu’il investit et se constitue tel un lieu pour l’expérimentation de l’œuvre d’art par les acteurs anonymes. L’art se collecte loin de sa propre sacralisation. Car ici l’art n’est pas conscient de lui-même : l’art n’est pas un discours sur l’art. Il est un processus et un flux partiellement situé au sein de la structure dénommée musée. Ainsi, la stérilité de l’art engendrée par un discours mettant en avant les raisonnements développés à cause des rapports de pouvoir économique, n’a plus aucune légitimité.

Grâce à l’euroflamme nous ne sommes plus dans un questionnement des rapports entretenus par la société avec l’art, mais dans un acte de libération de l’élan de l’art par l’oscillation que l’oeuvre provoque, et permet de saisir, de la structure instituée et utilisée par le pouvoir économico-politique. Et seule notre expérience de cet acte artistique peut déterminer les enjeux de l’œuvre. L’euroflamme et la SPAC sont ainsi des « dispositifs de l’esthétique dite relationnelle, qui met en jeu la capacité à transformer en occasions d’art les aspects les plus ordinaires de l’interaction sociale. » Cette œuvre crée une nouvelle option concrète aux projets imposés comme inévitables pour le financement de l’art et pour sa valorisation auprès de la population. Alain De Clerck redessine les relations établies entre le conservateur, gestionnaire des collections et organisateur des expositions, l’artiste et les invités anonymes. Ebane Kunelide

La collection SPAC s’expose :"NOW OR DIE" est accessible gratuitement du 21/03 au 02/05 aux Hôtels de Ville de Seraing, Ans, Herstal, Liège, de même qu’à la Mairie de quartier de Saint-Léonard à Liège.