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Lettre sur la torture.



Expérience et douleur d’une session de lutte pour la liberté !


dimanche 2 septembre 2012


Permettez-moi de vous dire la vérité sur mon sort. Ne vous en affligez pas, je vous en conjure ! Ayez du courage, de la résistance dans ces épreuves pénibles ! Je sais bien que votre tendresse, votre affection pour moi, vous pousseront à pleurer amèrement sur mon triste destin.

Mais encore une fois,je vous en supplie, ayez de l’énergie et de la fermeté, face aux malheurs dont je suis actuellement l’objet ! Les journaux n’ont rien dit de ce qui se passe à Tunis : ils ont la lâcheté de passer sous silence les graves manifestations sanglantes qui avaient eu lieu il y a peu de jours et au cours desquelles des dizaines de pauvres étudiants ont baigné de leur sang sacré les pavés des rues de la capitale.

C’est en effet pendant ces événements atroces que je fus appréhendé après une poursuite impitoyable. Oui, mon père, oui ma petite sœur : on m’a attrapé et incarcéré pour avoir participé à cette manifestation pacifique pourtant ! On m’a torturé pour tenter de m’arracher des prétendus secrets dont je ne savais rien !

Oui, on m’a infligé des supplices abominables, un calvaire affreux : je m’ y suis résigné, car la cause pour laquelle nous avions agi,moi et mes camarades étudiants,est une cause juste, honnête et humaine, qu’aucune tyrannie au monde, fût-ce même celle des sadiques et sanguinaires courtisans de Gannouchi, n’anéantira ni n’abolira jamais !

Nous avons lutté pour restaurer notre organisation estudiantine, déjà brisée et annulée par ce pouvoir despotique ; nous avons lutté pour faire régner la justice et la liberté au sein du peuple ! Nous avons lutté et nous continuerons à lutter sans relâche pour récupérer notre dignité spoliée et pour vaincre l’ostentation, la forfanterie et la rapacité de cette bande de loups affamés de notre perte et de notre destruction !

Au début de cette semaine, on m’a arraché à ma sombre cellule, pour m’emmener, bâillonné et les yeux bandés, dans un lieu souterrain, badigeonné de noir, et dont le sol est jonché d’une multitude de flaques de sang caillé. J’en ai senti le gluant liquide s’attacher à la plante de mes pieds nus.

Là, trois sinistres tortionnaires, à la mine patibulaire, et d’une carrure épouvantable, m’ont saisi à bras le corps et après m’avoir infligé une violente rossée, ils m’ont enchaîné solidement à une grosse dalle en ciment, d’où émergeaient une multitude de pointes fines,qui pénétrèrent aussitôt dans ma chair. J’ai lancé un cri douloureux, jailli du fond de ma gorge séche : j’ai pleuré, malgré ma résistance, malgré la détermination que j’a prise d’avance de me montrer insensible à la torture !

Oui, j’ai pleuré, j’ai crié lamentablement, alors que pendant ce temps, l’un de mes bourreaux, lançait d’une voix pleine d’ironie : “— Tu avoues ou tu n’avoues pas, misérable mécréant ? Dis-nous qui sont tes camarades, ceux qui étaient avec toi à la manifestation ?

Le lieu où vous tenez vos réunions ?

Parle, vieille fripouille ou je t’assommerai de ce poing de fer ! Ah, tu te tais et tu continues à nous narguer par ton silence... Si tu avoues, on te délivrera tout de suite, si tu refuses d’obéir à nos injonctions, nous te ferons voir l’enfer,oui , petit sacripant, le véritable enfer, tu vas voir, exécrable andouille !

Alors ricane bien maintenant !"

Et devant mon mutisme obstiné, un autre, s’étant muni en un tournemain de deux minces cables,s’approcha de moi, et d’un geste cruel, en appliqua en même temps les deux bouts dans mon dos : soudain un cri déchirant, horrible fusa dans les profondeurs funèbres de ce sinistre caveau et aussitôt j’ai perdu connaissance.

Plus tard, je me suis réveillé dans ma cellule, étendu à même le sol, tout endolori, de larges balafres sillonnaient mon visage, le sang jaillissait encore continuellement de mes fesses et de tout mon corps. Je râlais douloureusement, en silence. Je me sentais au bord de la tombe ! La mort commence déjà à m’étreindre de ses griffes inexorables !

C’est avec une peine infinie que je suis arrivé à vous faire ces détails sur mon calvaire... C’est un jeune détenu qui se chargera de vous poster cette lettre. Il quittera la prison demain matin, après y avoir passé plus de trois ans, dans l’inanition et la torture.

Ma petite soeur, mon père : priez pour moi, car je crois que je ne me relèverai plus. Je meurs chaque jour !Je me dépéris, je me sens épuisé, exsangue ! Je n’ai plus la force pour parler ou même pour manger leur pitance répulsive !

Priez pour moi, car je vais mourir et je mourrai peut-être avant que vous ne receviez cette lettre !

Pardonnez-moi mes chers,pardonnez à un pauvre garçon qui périt pour ses profondes convictions,pour ses nobles idéaux,que d’autres prendraient peut-être pour des chimères.

Ma main s’arrête :je n’en peux plus !Déjà je me sens sur le point d’expirer ! Adieu !

Dr Mohamed Sellam

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